Georges Dubosc
SommaireGeorges Dubosc, né Michel Alphonse Georges Dubosc le 17 août 1854 à Rouen et mort le 18 juin 1927 dans la même ville, était un peintre, journaliste, critique d’art et écrivain français.
Il était un ancien élève du lycée Pierre Corneille de Rouen.
Dubosc a commencé sa carrière comme rédacteur à La Chronique de Rouen avant de devenir critique artistique au Journal de Rouen à partir de 1887.
Il était également connu sous le pseudonyme de Myop.
Il a été membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, et a reçu plusieurs distinctions honorifiques, notamment officier d’académie en 1895, officier de l’Instruction publique en 1900, et chevalier de la Légion d’honneur en 1925. Il a été l’un des fondateurs de la Société des Amis des monuments rouennais en 1886, dont il a présidé la commission. Il a également été vice-président de la Société normande de gravure et de la Société du Vieux-Rouen, et membre de la Société des écrivains normands et de la Commission départementale des Antiquités de la Seine-Maritime.
Dubosc a collaboré à plusieurs publications, notamment le Journal de Rouen, Le Journal des débats et L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire et le patrimoine de Rouen et de la Normandie, tels que Rouen monumental (1897) , La Guerre de 1870-1871 en Normandie (1905) , Les Anciens Baleiniers normands (1924) , Les Coiffes normandes (1924) et Cigares et cigarettes (1926) , une étude historique sur l’introduction de ces produits en France.
Il a également été l’un des premiers à suggérer que le thème de Madame Bovary de Flaubert avait été inspiré par les époux Delamare de Ry.
Il a exposé aux Expositions municipales des beaux-arts de Rouen de 1882 à 1886.
Son œuvre picturale inclut le tableau Le Baptême. Il repose au Cimetière monumental de Rouen. Un buste en bronze à son effigie, réalisé par Alphonse Guilloux, a été érigé boulevard de la Marne à Rouen en 1928, mais a été détruit en 1941 par le régime de Vichy et remplacé par un autre buste du sculpteur Ferdinand Berthelot, inauguré le 10 novembre 1978.
C'était le Syndicat d’Initiative qui avait eu l’idée. .. Il lui avait semblé utile de démontrer d’une façon frappante et très moderne combien Rouen et son décor unique de monuments, son site merveilleux, avaient tenu place dans les œuvres des plus grands littérateurs français. Et, de là était née cette conférence originale où, tandis que défilaient sur l'écran des vues filmées ou reconstituées en costume de l'époque, des hauts-parleurs reproduisaient, en les déclamant, les textes les plus connus des grands écrivains et des grands poètes. Cette adaptation au cinéma de nos merveilles rouennaises avait du moins un avantage : elle était de chez nous et n’avait rien emprunté… au pays des dollars.
Sans évoquer les temps passés du XVIIe et du XVIIIe, le spectacle commença par certaines descriptions de Rouen au siècle dernier, lues ou dites par les hauts-parleurs, installés dans la salle plongée dans l’obscurité.
Pendant qu’apparaissait le portail de la cathédrale, comme dans telle aquarelle de Turner, ou dans tel tableau de Claude Monet, la voix tendre du poète mystique Ulrich Guttinguer disait la belle invocation à la Cathédrale de Rouen, de son fameux roman Arthur :
Et dans cette prose mystique, imagée, cadencée, la voix du poète évoque les tours énormes, la flèche majestueuse qui s'écroula sous la foudre, au milieu de la vieille ville, « qui se renouvelle, s’agrandit, se rajeunit, s'étend au loin. .. » . Puis, il décrit l’intérieur, les tombeaux des ducs et l’ancien marché-aux-fleurs, installé sur la place autour de la fontaine, tel qu’il apparaît dans une belle gravure de Turner.
Le haut-parleur mit une sourdine, et la voix de l’auteur d'Arthur, cet Arthur que l’abbé Brémond a réédité, se tut. On entendit alors une voix plus rude mais plus variée, plus nuancée, celle de Charles Nodier, qui contait une visite lugubre faite en compagnie d’Hyacinthe Langlois, en 1835, dans le vieux Martainville de jadis, dans les alentours du clos Saint-Marc.
A peine la voix de l’auteur de Trilby et de La fée aux miettes avait-elle terminé cette description romantique d’un des plus misérables quartiers de ce « Rouen-Taudis » qu’ont décrit aussi le vieux Blanqui et Jules Simon, dans certaines pages de L'Ouvrière, qu’une voix puissante, martelant le vers, évoquait les strophes superbes où Victor Hugo a dressé pour jamais, en traits vigoureux comme une eau-forte, l’aspect de Rouen, dans Les feuilles d’automne.
De tous côtés, les bravos retentissent et, comme on dit dans les comptes rendus des conférences aux Annales, tout le public se lève et acclame les vers du grand poète national !
Tout à coup, dans le haut-parleur, une voix de stentor, énorme, forte et sonore retentit, comme si elle faisait passer par l'épreuve du gueuloir, l’admirable description de Rouen, vu du haut de la côte de Neufchâtel, dans Madame Bovary, cette description parfaite que Gustave Flaubert, d’après Albalat, avait refaite cinq fois. Et les phrases harmonieuses et significatives, expressives et vibrantes se condensaient et s’ordonnaient.
Et la voix redisait encore quelques passages du livre immortel, où se dressaient quelques aspects de Rouen, vus par un Rouennais familiarisé avec eux depuis l’enfance : le parvis de la cathédrale dont certains traits rappellent vivement la description religieuse écrite par Ulrich Guttinguer ; l’intérieur de la nef, « se mirait dans les bénitiers pleins avec le commencement des ogives et quelques portions de vitrail » , le cabaret dans l'île « qui avait à sa porte des filets noirs suspendus » , l’ancien Théâtre des Arts un jour de première, et ce quartier de la rue des Charrettes, « quartier des estaminets et des filles, où on sentait l’absinthe, le cigare et les huîtres » .
Tout est changé… mais les traits expressifs étaient si justes qu’ils sont encore vrais et que le public ne put s’empêcher d’acclamer le nom du romancier. Comme réplique à la fresque flaubertienne, le récitant, d’une voix claire et forte, lut deux autres descriptions, prises d’endroits différents, du panorama de Rouen. Dans le Bel Ami de Guy de Maupassant, du haut de la côte de Canteleu et celui du sommet de la côte de Bonsecours, dans le Cavalier Miserey, d’Abel Hermant. Reconnaissez tout d’abord la forme solide, trapue, de Maupassant.
Abel Hermant, dans Le Cavalier Miserey, montre le régiment de cavalerie montant le long d’une route à flanc de coteau, du côté de Bonsecours, et découvrant à perte de vue la vallée de la Seine qui s’enfonce.
Avec plaisir, le bon public qui avait écouté ces trois grandes descriptions de Rouen, tandis que sur l'écran défilaient les vues cinématographiques, comparait les différences de forme littéraire. A la suite de ces grands tableaux d’ensemble, succédèrent des coins plus particuliers de notre vieille ville, par exemple : la cérémonie de la Fierté, par Emile Magne, dans son Plaisant abbé de Bois-Robert.
Entre temps, les hauts-parleurs laissaient tomber quelques poèmes truculents et sonores de Charles-Théophile Feret, le poète de la Normandie exaltée, comme celui où il dépeint La rue Eau-de-Robec « l’ignoble petite Venise » , de Flaubert.
Les hauts-parleurs font sonner et claquer les rimes, tandis que paraissaient sur l'écran les vues du Pont-de-l’Arquet et du Pont-à-Dame-Renaude ! Vinrent ensuite la forte page où Albert Sorel expliqua Pierre Corneille par le Palais de Justice « montrant que l'œuvre de pierre procède des mêmes origines que l'œuvre de pensée » .
Puis ce furent quelques-unes des pages originales et savoureuses de Jean Revel, extraites de son Histoire des Normands et cette lettre où il demandait pour les Normands illustres une sorte de Wlahalla gigantesque, taillée dans la côte Sainte-Catherine, puis, plus discrètement, les hauts-parleurs récitèrent quelques jolies descriptions du quartier Saint-Gervais, dans Les Confessions de Riquet, d’Henri Allais, un écrivain délicieux, dont le talent charmant, fin, spirituel, n’est pas oublié… Puis vinrent aussi Jean Gaument et Camille Ce, avec leurs tableautins de nos quartiers rouennais, dans leurs Chandelles éteintes, le couvent des Petites sœurs des pauvres, dans Auguste Tinel, les rues tordues du Quartier Saint-Vivien et le jardin de Saint-Ouen, où se promène le gardien Thomas Cassepatte, sous les marronniers, et une vue de Rouen au couchant, plus tendre, plus émue que bien d’autres, dans La grande route des Hommes, où ils citent ce mot si vrai de Rudyard Kipling : « Les hommes s’accrochent à leur cité natale comme les enfants à la robe maternelle. »
Bien d’autres pages furent citées dans ce florilège : coins de Rouen décrits par Eugène Noël ; ballades de Paul Fort sur le Rouen du moyen âge ; impressions de vieux quartiers, de Spalikowski, et certains passages de L’homme au cou tors, de Guillemard.
Toutes ces pages — et nous devons en oublier, comme ces croquis de Rouen, si bien venus, que Colette Yver n’a jamais réunis — ne sont que des fragments de grand ensemble monumental. Actuellement, cependant, le livre que Jean des Vignes Rouges vient de publier, Rouen l’Orgueilleuse, comporte tout un ensemble. C’est l’exaltation lyrique de toute la puissance d’une cité — ce qui fait son orgueil — symbolisée à tous les âges par les monuments, des plus humbles aux plus grands, élevés sur son sol. C’est l’emprise de tout un passé sur une âme de notre temps. Peu importe l’affabulation un peu inattendue du roman : ce qu’il faut en retenir, c’est l'élan, c’est l’entraînement qui bien souvent s’affirment en de belles images d’un jet puissant et d’une frappe nette, jetées à travers la trame du récit. Jean des Vignes Rouges a bien senti, avec une pénétration très sensible, qu’interrogée avec amour, la nature, ainsi qu’il l’a dit, nous fournit de quoi calmer nos souffrances, ou exalter nos plus frénétiques désirs de vivre.
Et successivement, l’auteur le prouve par tout le décor de Rouen et principalement par le rôle qu’y joue l'élancement de la flèche de la Cathédrale. Que de fois on l’a décriée injustement, sans s’apercevoir que cette ligne verticale forme bien l’axe nécessaire au paysage et harmonise tout l’ensemble !
Autour de la Cathédrale, s'évoquent ensuite en quelques images justes, toutes les autres églises. Saint-Maclou, mitre gigantesque, avec le dédale de rues qui l’entourent, avec la rue du Rosie, la rue des Arpents ; Saint-Vivien, Saint-Vincent et son porche, puis le port apparaît dans son activité remuante, dans la vie de chaque heure de jour et de nuit, faisant opposition à une description très psychologique de la délivrance du prisonnier, lors de la procession de la Fierté, où le miracle transforme l'âme du coupable.
Partout, du reste, Jean des Vignes Rouges — et c’est là un des caractères de son œuvre — suscite l’homme et ses passions au milieu du décor de la ville. Sa description de Rouen, vue du cimetière du Nord — un des plus beaux paysages urbains — en est un exemple. Et les hauts-parleurs laissèrent se dérouler ce tableau. ..
De nombreux applaudissements avaient couvert la voix des hauts-parleurs, égrenant les strophes de ce poème à la gloire de Rouen, quand apparut sur l'écran, ce seul mot : Bonsoir !
Le Mont Gargan ! Cette pente du vieux Mont de Rouen, que escaladent ou contournent des chemins et des rues nouvelles, la rue Edouard-Landrieu, le chemin de Pitres, et toutes ces rues sinueuses qui portent des noms de propriétaires, la rue Leroy, la rue Louise, la rue Moitte, et cette charmante rue du Jardin-de-l’Aurore, dont le nom rappelle un ancien bal champêtre, est maintenant garnie de maisons, de villas, de jardins ombragés. C’est une petite cité campagnarde d’où la vue admirable s'étend sur la vieille cité et ses monuments et sur la large vallée de Damétal, jusqu'à la tour de Carville.
Le Mont Gargan ! La dénomination est fort ancienne, puisqu’on trouve dans une charte de 1260 du Cartulaire de Saint-Amand (n° 339) , ces mots : in monte Gargano. Mais sur le sens même de « Gargan » les érudits discutent furieusement. Les uns — et nous croyons bien qu’ils ont raison—disent que le nom fut donné par assimilation avec le Monte Cargano, ce massif montagneux formant l'éperon de la botte italienne, forteresse et refuge des pirates sarrasins et des conquérants normands. N’est-ce pas là que se trouve, au surplus, un des sanctuaires les plus révérés des pèlerins, le Monte Archangelo, sur lequel saint Michel est particulièrement honoré ? Il en fut de même pour notre Mont de Rouen, où le premier sanctuaire élevé fut dédié à saint Michel, auquel on avait coutume de consacrer les lieux élevés. Ainsi le souvenir du Monte Gargan italien se changea-t-il. Sur la terre normande, en « Mont Gargan » . Très probablement par l’intermédiaire de quelques pèlerins ayant fait le voyage de Fouille. Il existe, du reste, un autre Mont-Gargan, dans la Haute-Vienne, monticule assez élevé qui tapisse une partie de la forêt de Chateauneuf.
Par contre, quelques amis des traditions, comme Paul Sébillot, veulent retrouver dans la dénomination du Mont Gargan une allusion à Gargantua, le traditionnel géant gaulois, dont le souvenir s’impose de tous les cotés, bien avant le livre de Rabelais. En Normandie, les allusions à Gargantua se retrouveraient dans bien des endroits : la Chaise de Gargantua, la Curia Gigantis, dès le XIIe siècle, à Saint-Pierre-de-Varengeville ; l’ancienne Pierre Gante, à Tancarville ; le Tombeau de Gargantua, à Veulettes ; le Caillou de Gargantua, à Port-Mort ; le Pas de Gargantua, dans l’Orne, près de Chamboy, et bien d’autres, car Sébillot a écrit tout un volume sur les dénominations topographiques. .. Et gargantuesques. Pour ces étymologistes. C’est à Gargantua, par abréviation, qu’il faut rapporter les monts Gargan de France et d’Italie, le Mont Gargan de Rouen, le Mont Gargan de la Haute-Vienne et le Mont Gargan, près de Nantes. Il y a bien encore un grave académicien rouennais, le docteur Gosseaume, qui prétendit que Gargan ne serait qu’une déformation du mot archange ou arehangelut, par allusion également au culte de saint Michel.
Toute cette montagne, aujourd’hui abandonnée, solitaire, à peine couronnée à certains jours, d’un concours de population attirée par quelque spectacle, n’est plus ce qu’elle était jadis. Qu’est devenu le temps où sur cette côte, aujourd’hui inhabitée, on voyait se dresser les murailles crénelées et le donjon d’une citadelle royale, mentionné au bas de tant d’ordonnances des souverains ? Où une abbaye célèbre était abritée dans cette enceinte fortifiée ? Où l’on rencontrait à mi-côte, un sanctuaire plus modeste encore dédié à saint Michel, l’archange révéré ?
De ces trois édifices militaires et religieux, ce « Prieuré du Mont Saint-Michel » , dit plus tard le Prieuré du Mont Gargan, était le plus ancien, certainement antérieur à la date de 1030 assignée à la fondation de l’abbaye de Saint-Catherine. La pièce ancienne où il en est fait mention est une charte du duc Richard II par laquelle ce prince confirme aux moines de Saint-Ouen « la possession du « Mont Saint-Michel avec sa chapelle, les prés qui y touchent juste qu’au Robec, que leur a donné Raoul Torte » . D’autres donations faites aux religieux de Saint-Ouen, pour ce prieuré de Saint-Michel sur le mont de Rouen prouvent encore son antiquité, dont la fondation suivant Dom Pommeraye, l’historien de l’abbaye de Sainte-Catherine, dut suivre de très près celle du « Mont Saint-Michel au péril de la mer » , qui eut lieu après l’apparition de l’archange saint Michel, à Saint-Ausbert.
Bien souvent, au cours des âges, ce petit prieuré de Saint-Michel-du-Mont’Gargan eut à souffrir des guerres. Sous la domination anglaise on provoquait déjà, en faveur de sa reconstruction, les aumônes des fidèles. Les guerres de religion fui furent plus funestes encore. Il fut jeté bas en 1562 par les protestants peu de jours après la reprise de Rouen par Charles IX sur le prince de Condé. A peine reconstruite, cette petite chapelle se vit alors en butte à de nouveaux orages, à l'époque de la Ligue, mais elle ne fut démolie qu’en 1592 quand Henri IV ordonna la démolition complète de l’abbaye Sainte-Catherine. Encore est-il que le prieuré de Saint-Michel fut remplacé par une petite chapelle insignifiante, qui était déjà fort délabrée lors de la Révolution. Elle fut vendue alors au prix de 2.900 livres avec quatre acres de terre qui en dépendaient. Ainsi finit cette
Les grands jours de pèlerinage à cette chapelle étaient le jour de Saint-Michel, de Saint-Marc, du Vendredi-Saint et des Rogations, où les offices étaient célébrés par les religieux de Saint-Ouen. La foule s’y portait par une sente désignée sous le nom de la Ruelle du Roule, qui faisait la limite—et la fait encore — entre la paroisse de Saint-Paul et de Blosseville-Bonsecours, et aussi par les escaliers qu’avait fait construire à grands frais, en 1312, le fameux Enguerrand de Marigny, et que bordaient les petites boutiques des ciriers offrant leurs cierges et leurs chandelles aux pèlerins, non sans avoir eu, au XVe siècle, de nombreuses contestations et procès avec les prieurs de Saint-Michel. C’est par ces escaliers, dont quelques marches existent encore dans la rue des Hauts-Mariages, que montaient les processions de toutes les paroisses de Rouen, la veille de l’Ascension et de la délivrance du prisonnier. Là, comme à Saint-Gervais, la prédication se faisait au plein air. Lorsque l’abbaye de Sainte-Catherineeut été démolie, les processions se rendirent alors à l'église Saint-Vivien, puis à l'église Saint-Nacise.
Le second édifice construit sur le Mont de Rouen est la célèbre abbaye de la Sainte-Trinité-du-Mont, dont toute l’histoire a été écrite par Dont Pommeraye. Elle fut fondée en 1030 par Goscelin d’Arqués et sa femme, si l’on s’en rapporte à la charte publiée par Deville dans le Cartulaire de L’Abbaye de Sainte-Catherine, et richement dotée par Robert-le-Magnifique. Abattue en 1107, la chapelle primitive fut remplacée par une église plus considérable, qui fut détruite plus ou moins complètement en 1597. Le Lt’ore des Fontaines, de Jacques Lelieur en 1525, le plan qui accompagne le livre de Valdory sur le siège de 1592, la vue du géographe Chastillon, montrent que cette puissante abbaye était fortifiée, entourée de murailles avec contreforts et comprenait plusieurs bâtiments : une vaste église, dont le clocher portait trois cloches et un carillon qui faisait retentir l’hymne Conditor aime siderum qu’on entendait jusqu'à Roncherolles ; une’ grande salle ; un réfectoire ; une infirmerie ; un cellier pour garder les provisions de vin produit par les vignes cultivées alors sur le flanc de la montagne.
Tout abord connue sous le nom de la Trinité-du-Mont, l’abbaye rouennaise, postérieurement à sa fondation, prit la dénomination de Sainte-Catherine, parce qu’un religieux bénédictin, nommé Simon, y avait apporté des reliques miraculeuses de la vierge d’Alexandrie, dont le nom se transmit alors à l’abbaye et au vieux Mont de Rouen. Ce monastère fortifié avait un hôtel particulier au XVe siècle, qui se trouvait rue des Crottes et rue Tuvache, dont on mit à jour les murailles et les arcades lors du percement de la rue Alsace-Lorraine. Lors de la destruction del’abbaye de Sainte-Catherine en 1597, ses revenus furent donnés aux Chartreux de Gaillon. En 1630 enfin, elle disparut complètement. Sur son emplacement, à différentes époques, on mit à jour des dalles tumulaires et parfois des monnaies. En 1811, le commissaire de police Girault, constata la présence de deux tombes, dont l’une de la Renaissance ; En 1851-52, un sieur Maugeant reprit les fouilles et découvrit le tombeau du chevalier Picart, tué pendant le siège du fort par Henri IV ; enfin, en 1664, d’après Thaurin, on mit encore à jour des monnaies romaines d’Antonin- le-Pieux, qui sembleraient prouver que le Mont de Rouen aurait été occupé dès la période romaine. N’a-t-on pas, du reste, d’après Fallue, retrouvé une enceinte romaine —- un véritable camp ou vigie sur le mont de Thuringe, dominant la Seine.
Un fort, dont il est difficile de déterminer la date de fondation, avait également été créé sur la montagne, contigu à la célèbre abbaye. Les Calvinistes s’en étant empares en 1562. Dit L. De Duranville, dans son Essai sur la Côte Sainte-Catherine, construisirent auprès de la Chapelle Saint-Michel un nouveau fort auquel ils donnèrent le nom de « Fort de Montgommery » ou de « Saint-Michel » . Quelques mois après, les troupes de Charles IX y rentrèrent victorieusement et la forteresse fut démolie en 1564. Toutefois, le maréchal de Villars la répara une seconde fois et il sut y repousser les assauts livres par Henri IV, en 1591. Pendant un moment. , sous François Ier, il fut question de relier ce fort Sainte-Catherine à la ville. La Tremoille en avait parlé au souverain, mais celui-ci recula devant la dépense. Au contraire, sur l’ordre du Roi, et sur la demande des habitants, de 1597 à 1616, on détruisit et on déblaya toutes ces fortifications. Tous les habitants de Rouen, munis de piquois et de pioches, venaient y travailler joyeusement jusqu’au jour où il ne resta plus que les fossés profonds et les profils des anciennes courtines, de ces anciens forts qui retentirent jadis du cliquetis des armes et du bruit des canons.
De tout cet ensemble de constructions, abbaye, forts, chapelle, prieuré, pendant longtemps, il n’exista plus que deux pans de muraille qui se dressaient au sommet de l’ancien Mont de Rouen, et se silhouettaient sur le ciel. On les apercevait dans certaines vues du « Port de Rouen » , au XVIIIe siècle, notamment sur la vue par Cochin.
L’un de ces blocs de cailloux et de mortier tomba vers 1850. Le second, qui avait environ 6 mètres de haut, mais reposait sur une base assez mince, résista plus longtemps. Miné par les pluies, le vent, les neiges, il s'écroula cependant en cinq ou six morceaux, dans les derniers jours de l’année 1870. Un de nos érudits locaux les plus ingénieux, F. Bouquet, qui fut l'éditeur des Faste de Rouen, d’Hercule Grisel, consacra alors cette date par un curieux vers latin chronogramme :
Qui peut s’additionner ainsi :
En dehors de cette petite curiosité poétique, il existe encore représentant ces derniers vestiges de la Cote Sainte-Catherine, une petite toileJe Philippe Zacharie et deux dessins lithographiques parus dans le dernier fascicule de la Revue de Normandie, par le regretté Albert Sarrazin. Longtemps encore, on aperçut sur la contre-pente de la côte Sainte-Catherine, vers Rouen, les vestiges de l’ancien Prieuré de Saint Michel et la base du Calvaire qu’on y avait élevé. Un puits, qui se trouvait plus haut et devait descendre très profondément, avait, par contre, été bouché et remblayé. Depuis longtemps tous ces parages du Mont de Rouen, qui avaient été si animés lors du XVIe siècle, étaient devenus solitaires et abandonnés.
Dans son Voyage en Normandie, en 1708, l’abbé Bertin, décrivant son entrée à Rouen, constate cet abandon. « J’y arrivai, dit-il, par la côte Sainte-Catherine, d’où l’on descend en passant devant l’ancienne Chapelle Sainte-Catherine, qui est abandonnée et sert maintenant de grange. »
Sur le flanc de la côte Sainte-Catherine, au-dessous du Prieuré de Saint-Michel, au bas de l'éperon dominant le Champ de Mars, un riche habitant de Rouen, M. Martin Levavasseur, l’aïeul de la famille des Levavasseur, qui furent armateurs et députés, ennoblis par le Premier Empire, avait créé là, en 1697, dans la rue des Hauts-Mariages, une maison de campagne, avec jardin qui se trouvait en dernier lieu au n° 37, de la rue du Mont-Gargan. Peu à peu, ce domaine, qui s’appelait Bon Repos, s'étendit jusqu’au sommet ainsi que sur les deux côtés de la montagne. Dans une fort curieuse étude publiée en 1896, par notre distingué et érudit concitoyen M. Chanoine-Davranches, sous le titre de la Société du Mont-Gargan, on peut suivre l’histoire de cette belle propriété : la reconstruction du pavillon et de l’orangerie, la création d’un parc sur la partie basse de la montagne, et d’une terrasse plantée de tilleuls, sur des terrains acquis non sans contestation d’un nommé Lenoiy. Enfin, en 1750, Mme Levavasseur restant seule propriétaire de toute la maison Lenoir, complétait alors le parc par des allées en lacet ouvertes, dans le bois, conduisant jusqu'à un bel arbre — qui existe encore — au sommet de la côte et dont les branches encadraient tout le panorama de Rouen. Aux jours de notre jeunesse, vers 1866, il nous souvient, comme élève du Lycée de Rouen, d’avoir été souvent en « promenade » , dans ce magnifique et pittoresque domaine, qui était loué alors au père de deux de nos camarades, le chimiste Saillard, l’inventeur du fameux Bitter havrais. Après les jeux et les promenades sous les arbres, combien de fois, à l’heure de la collation, avons-nous dégusté avec plaisir les sodas et les grenadines, qui nous étaient gracieusement offerts !
C’est dans ce séjour charmant que, vers 1774, vint s'établir la Société du Mont-Gargan. C'était une société de bons vivants, une. .. « Société badine » , comme on disait au XVIIIe siècle, ornée d’un grand nombre de commissaires qui devaient assurer l’ordre des banquets et des festins, car au demeurant la Société du Mont Gargan était une société de riches gourmets et de gastrohomes, proscrivant de leurs repas mensuels, qui avaient lieu le plus souvent en plein air, la bière et le cidre. Le nouvel admis payait une bienvenue de 72 livres, nous apprend M. Chanoine-Davranches auquelle nous empruntons ces détails, et une cotisation de 36 livres par an. « Pas de femmes » , comme dans l’opérette, était le mot d’ordre de la société, mais parfois le dimanche et les jours de fête, se glissaient bien pourtant quelques élégantes silhouettes de Rouennaises. La petite société joyeuse n’oubliait pas les malheureux et elle divisait ses aumônes nombreuses entre les pauvres de l’Hospice Général, de Hôtel-Dieu et de la paroisse Saint-Paul.
A la veille de la Révolution, la Société du Mont Gargan disparut. Peut-être avait-elle été poussée à abandonner son domaine par le voisinage du nouveau cimetière du Mont-Gargan qui, par ordre du Parlement en 1781, fut affecté aux paroisses Saint-Nicaise, Sainte-Cande-le-Vieux, Saint-Denis, Saint-Erienne-la- Grande-Eglise et Sairtf-Martin-du-Pont. Rapidement il devint insuffisant, et fut agrandi en 1872 par une emprise de quatre acres sur les terrains appartenant à MM. Levavasseur et Barbier, moyennant une rente de 618 livres, répartie entre les paroisses intéressées. A l'époque où écrivait M. Chanoine Davranches, la terrasse du Mont-Gargan, la ferme et le jardin où on allait prendre le « lait de mai » étaient disparus, mais le pavillon, reconnaissable à son fronton triangulaire, existait encore enfoui parmi d’autres bâtiments.
Que d’autres endroits pleins de souvenirs historiques se rattachent encore aux pentes de la côte Sainte-Catherine, du côté du Mont Gargan ! En bas, Les Capucins et leur couvent, dont il est souvent question dans les sièges du fort Sainte-Catherine, occupaient entre . Porte Martainville et l’Aubette un lieu appelé Jéricho où ils s'étaient installés à leur arrivée à Rouen en 1582 et où avait été fondé dès 1050 un hôpital pour les aveugles. Ils avaient édifié là leur monastère et une église, mais tout fut détruit et rasé en 1591, à la nouvelle qu’Henri IV venait mettre le siégé devant Rouen.
Tout auprès, dans la rue Préfontaine, se trouve la Fontaine-Jacob, qui va se perdre dans l’Aubette et qui est mentionnée très anciennement (Arch. Départ. Reg. Du tabellionnage 1397-1399 f° 44° °) , ainsi que le Pré es Morveux, appartenant à la ville. Dans le fonds de Sainte-Catherine, on trouve la mention suivante : Ante Fontem-Jacob, ab Albeta usque ad vivarium Régis à la date de 1237. Cette fontaine avait donné son nom à une haute justice seigneuriale et à un fief, qui avait dépendu de l’office de l’aumônier de l’abbaye de Sainte-Catherine et était passée en 1670 entre les mains des Chartreux de Saint-Julien. Pendant longtemps, les maisons comprises dans ce fief avaient toutes été marquées d’une croix. Si noble que fut cette haute prérogative de justice, il faut bien constater par différentes pièces, que ce prétoire de la Fontaine-Jacob fut toujours fort délabré, mal entretenu, servant à d’autres usages qu'à rendre des arrêts et cela aussi bien en 1484 qu’en 1562, où cet hôtel fut incendié pendant les troubles, qu’en 1788, où les Chartreux mis en cause pour exécuter les réparations de leur fief, furent défendus par Thouret. Cette baronnie et hautejustice de la Fontaine-Jacob, à laquelle M. Ch. De Beaurepaire a consacré une notice intéressante (Bulletin de la Commission des Antiquités, T. VI, p. 425) , s'étendait sur la paroisse Saint-Paul, le faubourg Saint- Hilaire, Saint-Gilles- de - Répainville, Saint- Pierre-de-Carville, Darnétal et allongeait même jusqu'à Pont-Saint-Pierre, Romilly, Orgeville et même le Mesnil-sous-Verclives, dans le Vexin.
Que de souvenirs il y aurait encore à évoquer sur ce Bois Bagnères et non Bagnart, qui s'étend sur le flanc de la colline, et où Théodore de Bèze, en 1850, dans son Histoire des églises réformées de France, nous montre Villebon, chef des catholiques rouennais, campé avec une centaine de cavaliers. Savez-vous d’après la Chronique de Rouen de 1559 que les soldats de Rouen entrèrent un beau jour dans ce
Que de choses il y aurait encore à dire, sur la Sente Sainte-Marguerite, qui conduisait jadis à la Maladrerie qui portait ce nom, et où vivaient de malheureux lépreux ; sur le Nid de Chien, l’ancien chemin des Ducs de Normandie, qui, à lui seul, fournirait la matière d’un volume ; sur Saint Gilles de Répainville; sur Vaulions, un endroit quasi ignoré aujourd’hui ; sur l’ancienne Chartreuse de la Rose dont des vestiges existent encore sur les Petites-Eaux et que connaissent bien les touristes anglais parce que cette ancienne chartreuse fut le quartier général du roi d’Angleterre Henri V pendant le terrible siège de Rouen en 1413; sur le moulin et la Ferme du Gi.jeolet, au nom si frais et si charmant, situés entre les bras et les détours de l’Aubette ! Que de choses à conter ! Mais en voilà assez pour satisfaire la curiosité historique de plusieurs habitants du Mont Gargan, qui ont bien voulu me demander quelques renseignements sur leur quartier transformé, l’un des plus curieux de l’agglomération rouennaise.
La Tour de l’ancienne église Saint-André de la Porte-aux-Febvres appartenait autrefois à un ensemble, et il eût été préférable qu’on pût la contempler sans être séparée du double vaisseau de la jolie église qui raccompagnait. Il est certain que ses lignes devaient gagner à être balancées et pondérées par la double ligue des combles, de la nef et du chœur, et par les toits des collatéraux. Malheureusement, tout cet ensemble architectural a disparu.
Seule, isolée comme elle est aujourd’hui, la Tour Saint-André est encore un des plus gracieux modèles de l’art ogival expirant, alors que le style de la Renaissance commence à poindre. La base, remaniée lors de la restauration, est contrebutée aux angles par des contreforts doubles, saillants, qui, en s'élevant, se décorent de pinacles portant autrefois sous des dais, des statues disparues. La Tour présente aujourd’hui trois étages : le premier, éclairé sur chaque face par une large fenêtre à réseau flamboyant, séparée par deux meneaux ; le second, avec des croisées à cintre surbaissé dont l’arc retombe sur un trumeau central, croisées qui sont accouplées deux par deux ; le troisième est séparé du second par une balustrade ajourée, où se détachent des têtes sculptées et des gargouilles.
Sur cet étage, s’ouvrent encore de hautes fenêtres, accouplées, coupées par une archivolte richement décorée, surmontée elle-même d’une seconde voussure sculptée de rinceaux et hérissée de pinacles. Tout cet ensemble compliqué de clochetons, de baies, de frises où se découpent les feuillages des chardons, de hautes statues de saint Adrien, de saint Jean, de saint Pierre et de saint André, forme un édifice curieux et coloré, où les ombres se jouant sur les profils nerveux, se silhouettent d’une façon animée et pittoresque.
Combien l’aspect de la Tour, aujourd’hui isolée comme la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, était plus curieux et plus mouvementé quand, au détour des petites rues Saint-André et Anerière, on l’apercevait en même temps que l'église ! Très ancienne, elle avait été reconstruite en 1486 et allongeait sa grande nef et ses collatéraux jusqu'à l’abside. Les galeries latérales, plus basses que la nef, flanquées de pilastres encadrant les baies ogivales, étaient interrompues par deux portails au Nord et au Sud.
Au Nord, le portail donnant sur la rue aux Ours, à l’avant-dernière travée, était orné de voussures, peuplées d’un grand nombre de statuettes, mutilées par les Calvinistes en 1562. Au-dessous, s’ouvrait une belle porte à deux vantaux en bois, d’un goût exquis. Des bas-reliefs, en deux scènes différentes, représentant La Pêche miraculeuse et la Résurrection du Christ, l’après l'évangile de saint Jean, s’y développaient, ornés de délicates arabesques. Ces portes, en bois, sculptées par le huchier Guillaume Mansel, en 1536, moyennant 70 livres, ont été transportées, après avoir été fortement restaurées, à la porte latérale Sud de l'église Saint-Vincent. Une petite porte, tout à fait insignifiante, s’ouvrait aussi sur le côté Sud.
Le grand portail avait son entrée sur l’ancienne cour du presbytère, fermée par une grille en fer sur la rue aux Ours. Les vantaux appartenaient, avec leurs décorations de draperies à plis droits, au XVe siècle. Dans le tympan au-dessus, était sculptée une Annonciation polychromée et dorée, datant de 1557. Une belle rose, désignée dans les Comptes sous le nom d’Oo d’un remplage très compliqué, portait une verrière représentant le Père Éternel et les Légions célestes. Tout ce grand portail était dû au maçon Raymond Boytte, qui en fit le « pourctrait » en 1555. Les travaux furent exécutés par les maçons Jacques et Angelot Chanevyère, Thomas Ravette, Jehan Le Sellier, dit Picard, moyennant 210 livres tournois.
Les vitraux de l'église Saint-André étaient fort renommés. En dehors de la rose du portail, due à Guillaume Gravé, dont quelques fragments ont été employés en bordure pour une grisaille provenant de l’ancienne chapelle Saint-Maur, aujourd’hui transférée dans l'église Saint-Romain, il y avait d’autres verrières très curieuses. Eust. De la Querrière, dans sa curieuse notice sur L’Eglise Saint-André de la Ville (Rouen 1862) , a raconté quel fut le sort de deux grandes vitres en grisaille se trouvant sur le côté Sud de l'église : La Vierge et la Transfiguration. Grâce à lui, la première fut placée par l’architecte Debret dans une fenêtre de l’Abbaye royale de Saint-Denis. Il y avait ensuite, dans la nef, de hautes figures symboliques, six grands vitraux représentant La Foi, La Force, La Tempérance, La Justice, La Charité et La Prudence, qui avaient été exécutées en 1532 par le verrier Gabriel Harenc, dit Laluby, et payées chacune 16 livres. Le verrier Yon, de Rouen, les avait acquises pour les sauver, mais, en 1832, il les vendit à deux antiquaires anglais, Freaby et Henry Smeet, résidant à Jersey. Aujourd’hui, dans quel coin d’Angleterre se trouvent-ils ? Les trois beaux tableaux de la vie de saint André, par le peintre Deshays, ont au moins trouvé abri au Musée.
Mais comment fut édifiée la tour que nous admirons encore aujourd’hui ? Vers 1541, en ces premiers temps de la Renaissance, toute la paroisse de Saint-André eut le désir de voir encore s’embellir la jolie église de la rue aux Ours. Les bons habitants de ce quartier, marchands en boutique et ouvriers de métier, rêvèrent d'élever dans les airs quelque haut clocher, fleuri de sculptures, qui, en se dressant au-dessus des toits serrés qui abritaient leur vie tranquille, signalait leur modeste et simple petite église.
Dès lors, on commença les travaux, qui durèrent six années environ. Pour ces travaux importants, on avait réuni déjà 1.003 livres. Ce fut Robert Frenelles, qualifié du titre de maçon, puis de maître de l'œuvre de l'église Saint-André-de-la-Porte-aux-Febvres, qui fut chargé par la Fabrique de la construction de cette jolie tour, devant assurer à son nom la réputation d’avoir été un des plus habiles et hardis constructeurs rouennais. En sa qualité de maître, il reçut pour ses gages la somme de 10 livres ; la plupart des ymaginiers qui collaborèrent à la décoration de la tour nouvelle ne recevaient que 5 sols par jour. Voulez-vous connaître leurs noms ? Les Comptes les fournissent. Parmi les maçons, ce sont : Robert Viel, Edmond de la Tour, Richard Renoult, Vinant Petit, Robert Bœtte.
Parmi les sculpteurs, voici Gaultier Le Prévost, qui sculpta les médailles des claires-voies, les figures saillantes à la galerie séparant les deux étages de grandes fenêtres. Voici Jehan Guyot, qui, dans la bonne pierre du Val-des-Leux, cette pierre normande de Caumont, tailla et cisela les grandes gargouilles, les « bestions » disent les Comptes, projetant aux angles de la tour leurs corps tourmentés et leurs têtes grimaçantes. Quelques détails indiquent la façon dont ces artistes procédaient pour mener à bien leur ouvrage de sculpture. Ils se servaient pour tracer leurs épures et pour les patrons des pièces, fouillées, cerclées ou ajourées, de grandes feuilles de papier à cartes, qui coûtaient 6 deniers, disent les Comptes.
Mais la construction du clocher de Saint-André, soutenue tout d’abord par le vif élan des paroissiens, se ralentit. En 1545, trois ans après la pose de la première pierre, il n’y avait plus d’argent. Pour trouver les sommes nécessaires à la « perfection » de l’ouvrage entrepris, on dut vendre deux calices. Cela suffit pour acquitter les dettes contractées et pour payer le serrurier Thomas Lonier, qui avait fait et placé la croix terminant le clocher.
À cette date, il est vrai, on était arrivé à la partie la plus somptueuse de l'édifice, au couronnement de la Tour Saint-André. On ne peut, en effet, aujourd’hui, se rendre compte de l’ensemble du monument, car la flèche en pierre qui le terminait est disparue. Il en a été de même pour la flèche de l’ancienne église Saint-Laurent, pour les délicats clochers des églises Saint-Martin-du-Pont ou Saint-Michel. Cette flèche, si élégante et si fine, a dit Farin dans son Histoire de Rouen, était « un ouvrage achevé de taille de pierre, percée à jour, un des plus curieux morceaux d’architecture qu’il y ait en France » .
On ne connaît plus aujourd’hui cette fine aiguille de la tour Saint-André, cependant le dessin en fut retrouvé à Rome, par le plus grand des hasards, grâce aux démarches d’un archéologue rouennais, André Durand, qui dessinait les monuments de la Ville Éternelle pour la collection Demidoff. On retrouva ce dessin dans la Bibliothèque du Couvent des Ermites-de-Saint-Augustin. C’est une épure sur parchemin d’un mètre cinquante de longueur, sans date et sans signature, mais portant en marge l’inscription suivante : Plante del campanile délia chiesa di San-Andrea, alla cita di Rouen. 1588. Il est bon de rappeler que l'église de ces Ermites de Saint-Augustin avait été bâtie en 1463, par le cardinal Guillaume d’Estouteville, doyen du Sacré-Collège, archevêque de Rouen, légat a latere, dont le palais, à Rome, était voisin de ce couvent.
Or, Guillaume d’Estouteville contribua pour beaucoup à la construction de Saint-André de Rouen. C’est de Rome, par exemple, qu’il accorda de nombreuses indulgences à tous ceux qui visiteraient l'église rouennaise aux jours de fêtes. C’est très probablement à un de ces manques de ressources, éprouvés par les paroissiens de l'église Saint-André, qu’est due la présence du plan de la tour, probablement envoyé au cardinal d’Estouteville pour qu’il s’intéresse à leur œuvre. C’est l’avis de l’archéologue italien Antonio Goris, qui a fait faire un fac-similé de ce plan, fac-similé qui a été gravé par Brévière.
Cette flèche en pierre était fort élégante. C'était une pyramide sur plan octogonal, en forme d'étoile, à six étages ajourés, se terminant par un fleuron portant la croix et le coq traditionnels. Ils ne figurent pas sur le plan retrouvé à Rome, ce qui ferait croire que le dessin n’a pas été fait d’après nature, mais est un projet copié sur le plan original du maître de l'œuvre.
L'élégance même de ce clocher, où se trouvaient placées les cloches, avait été acquise un peu au détriment de la solidité. Dès 1581, le jour de Pâques, les vents emportaient la couverture de l'église et la tour elle-même avait beaucoup à souffrir de la tempête. On fit procéder à une visite sérieuse par Pierre Balin et Bosquier, maçons, qui reçurent 80 livres pour les réparations. En 1609, la tour Saint-André eut encore à supporter de nouveaux dommages, et on fut obligé d’en démonter une partie, moyennant 308 livres. La tour fut encore souvent endommagée, en 1613, en 1630, en 1638, en 1640, où on est obligé de lier les pierres avec des crampons de fer. En 1654, on en abattra une partie, puis, on recommencera, en 1668, à y faire des réparations avec un étrange ciment, composé avec de la limaille de fer et du vinaigre.
Tout à coup arrive l'épouvantable ouragan du 25 juin 1693, un véritable cyclone qui saccagea tous les monuments rouennais. L’aiguille de la tour Saint-André est frappée de la foudre et, en tombant, écrase les voûtes. Les admirables verrières sont brisées, les bancs sculptés par Guillaume Mansel, l’auteur des portes, sont défoncés. L’orgue est détruit et les paroissiens chassés de leur église, vont se réfugier dans la collégiale du Saint-Sépulcre, sur la place de la Pucelle.
Comment réparer un tel désastre ? Le curé Lucas Fermanel va trouver le Roy à Paris, mais rien à faire ! Le trésor de l'État est vide. Le Parlement autorise cependant les Trésoriers à frapper les paroissiens de l'église d’une taxe pour servir aux réparations se montant à 10.290 livres. Encore, ne put-on que difficilement subvenir aux frais et les ouvriers sont-ils obligés de faire des sommations pour être payés. Nouveaux ouragans, le 15 janvier 1703 et en 1741. En face de la détresse du Trésor, « le plus désolé et le plus digne de compassion qui fût en province » , et après la visite faite par Jarry, on en est réduit à démolir toute la flèche, « vu la caducité, la vétusté et l’inutilité de cette partie de l'église » . C’est la fin de la flèche de l'église Saint-André.
À l’intérieur, la tour Saint-André était desservie par un escalier sur un plan circulaire, situé dans une tourelle placée du côté Nord. Par 176 marches, cet escalier desservait les différents étages jusqu'à la plateforme, entourée d’une balustrade, où il venait aboutir sous un lanternon. C’est dans cet intérieur qu’on avait, en 1554, monté les trois cloches refondues au XVIIe siècle, au pied de la tour, par Nicolas Juppin, maître fondeur. Elles étaient quatre, pesant l’une 663 livres ; la seconde 446 livres ; la troisième 331, la dernière 355 livres. Logées dans ce haut clocher, sur un beffroi en chêne, elles faisaient un vacarme si étourdissant que les voisins demandèrent, à plusieurs reprises, la clôture des fenêtres de la tour, de leur côté. Un procureur à la Cour des Comptes, Pavyot, échoua dans sa demande, mais en 1694, un simple bourgeois, Dumontier, formulant une réclamation semblable, la vit bien accueillie par le Chapitre. Il est vrai qu’il avait antérieurement versé la forte somme ! …
Aujourd’hui, la Tour Saint-André ne retentit plus de gais carillons. L'église, le presbytère dans la cour, les échoppes qui avaient été installées autour du chœur, furent vendues pour la somme de 101.000 livres, le 17 décembre 1791, à Anne Regnard, veuve en premières noces de Jacques Desjardins, et femme, civilement séparée de P. -F. Duhamel, son second mari. L'église et ses dépendances passèrent ensuite entre les mains de M. Jolly de la Tour, négociant, dont la demeure était voisine et qui y installa une plomberie de chasse, comme celle qui exista longtemps dans la tour de l'église Saint-Pierre-du-Châtel, rue Nationale. Toute la nef était séparée par deux étages et à l'état de magasins. Un dessin très pittoresque d'Émile Nicolle donne son aspect, en 1861, avec la tour, coiffée d’un étage en galandage, les fenêtres bouchées avec des briques ; les toits, moitié en ardoises et moitié en tuiles, traversés par une haute cheminée de briques.
Lors du percement de la rue Jeanne-d’Arc, l'église Saint-André-de-la-Porte-aux-Febvres était condamnée et devait disparaître comme a disparu l'église de Saint-Martin-sur-Renelle. Mais, Eustache de la Quérière, l’archéologue rouennais bien connu, un des hommes les plus intelligents de son temps, la défendit avec une telle ardeur que, s’il ne put conserver deux ou trois travées de l'église, comme il le demandait, il put toutefois sauver la tour, qui fut restaurée plus tard par la réfection des pinacles qui la terminent. En 1866-1867, non sans difficultés, à cause des droits de mitoyenneté de la maison Audelin, on créa le petit square actuel, où on réinstalla le beau logis en bois sculpté du XVIe siècle, qui se trouvait autrefois dans la rue de la Grosse-Horloge, sur le passage de la rue Jeanne-d’Arc, et qu’on dénomme la Maison de Diane de Poitiers, bien que celle-ci n’y ait jamais mis les pieds ! …
Le Pont de l’Arquet! Qui n’a point vu et senti le Pont de l’Arquet, au carrefour de la rue Eau-de-Robec et de la rue du Ruissel, n’a point fait connaissance avec le vieux Rouen populaire d’autrefois. Ce carrefour est aussi significatif et caractéristique dans la vie des corporations ouvrières de jadis à Rouen, que Tétait le Gros Horloge symbolisant la richesse des drapiers d’autrefois. L’un complète et explique l’autre, de toute ancienneté.
Le Pont de l’Arquet est peut-être une des dénominations les plus vieilles, parmi celles gardées jusqu'à nos jours par certains coins de Rouen. Et en voici la preuve ! Dans le Cartulaire de Notre-Dame, de Rouen, datant de 1213, on rencontre, par exemple, une charte de Roger Fabre, par laquelle il vend pour cent sous tournois aux chanoines de Sainte-Marie (la Cathédrale) , deux masures (messagia) , situées dans la rue de l'Arket, près du Pont de l’Arket. Cette forme arket ou archet, qu’on trouve dans l’album de Villars de Honnecourt, publié par de Lassus, désignait, d’après Littré, l’arche voûtée d’un pont.
Le Pont de l’Arquet, franchissant le Robec, est cité dans de très nombreuses pièces postérieures à celle du Cartulaire de la Cathédrale; en 1431, dans une pièce du tabellionnage ; en 1448, dans des comptes ; en 1464; en 1489, et dans de nombreux actes du XVe siècle. Un acte du 20 septembre 1428 cite, par exemple, le Pont de l’Arquet, dans la rue de l’Arquet, ce qui prouve que le pont sur le Robec faisait suite à une rue ou ruelle portant le même nom. Que de contestations surgissaient alors entre les échevins et les religieux de Saint-Ouen, quand il fallait réparer ou parfois même réédifier le fameux Pont de l’Arquet ! A ce sujet, il nous a été donné de rencontrer dans le Cartulaire de Saint-Ouen (28 bis) , aux Archives départementales (page 445) , à la date de 1450, une pièce inédite qui porte ce curieux titre : Comment le Pont de l’Arquet fut réparé l’an mil quint cent cinquante et comme Guillaume Gombalt, vicomte de Rouen, témoigne qu’il a trouvé que ledit pont est assis sur le territoire de l’Eglise Saint-Ouen.
Comme on le voit, le représentant du pouvoir royal avait bien voulu, vu l’urgence, faire les avances de la réparation du Pont de l’Arquet, quitte à en demander le remboursement aux religieux de Saint- Ouen dont le pont relevait au droit de leur seigneurie. Plus tard, pendant tout le XVIe siècle, la Ville faisait faire une « Visitation » des ponts et planches du Robec par les échevins et par son maître-des-œuvres, qui n’est autre souvent que Rouland Le Roux. Vers 1522, dans un des procès-verbaux de cette « Visitation » (Archives municipales, tiroir 255, pièce 27) , il est « requis sous contrainte, Messieurs de Saint-Ouen, m pour un coin nommé Le Pont de l’Arquet, au bout du hault de la rue du Petit-Ruissel. 11 a été demandé à la femme Robert Lays pour vider le varvot de sa maison venant près de la maison de La Terrière, se trouvant près du Pont de l’Arquet » .
Il y avait plusieurs tènements dans cette rue de l’Arquet, conduisant au pont, et cela très anciennement. On trouve, par exemple, dès 1291, un tènement dans la rue de l’Arquet qui appartient aux clercs du Collège d’Albane et qui est loué, moyennant 25 sous par an, à Jean du Becquet et à sa femme Adia, qui le prennent en fieffe jusqu'à la terre devant Robec. (Arch. Départ. G. 4727) . Plus tard, en 1450, au commencement du XVe siècle, la fabrique de la Cathédrale, représentée par Guillaume du Désert, un des juges de Jeanne d’Arc, échange 4 livres de rente sur l'Image Saint-Christophe, qui appartenait justement à Guillaume Gombault, vicomte de Rouen, et qui se trouvait rue Beauvoisine, contre un hôtel, près de la rue de l'Arquet. (Arch. Départ. G. 8754) . Voilà encore l'échange d’un hôtel, situé sur la paroisse Sainte- Groix-Saint-Ouen en 1450, qui se trouvait borné par la rue nommée rue de l’Arquet et d’autre bout par devant par l’Eau-de-Robec. Et bien d’autres tènements que nous passons sous silence !
Tout ce coin du Pont-de-l’Arquet, encore si populaire aujourd’hui et si pittoresque, était, au moyen-âge, environné de logis, d'établissements ou d'édifices, qui ont joué un rôle curieux dans l’histoire de Rouen. Quand, le long de la rue des Faulx actuelle, fut construite la « clôture » du côté sud de l’abbaye de Saint-Ouen, il fut édifié au carrefour de la rue des Faulx, de la rue de l’Epée et de la rue Saint-Vivien, une porte avec deux tourelles entourées de douves, appelée la fausse Porte Saint-Ouen. De quadam platea juxta portam Sancti-Audoëni, dit un texte de 1260. Souvent, par exemple, dans le Livre des Fontaines de Jacques Lelieur, on appelait cette porte la Porte Saint-Vivien. Quelques textes, du reste, concernent cette porte. Un acte du 4 février 1422 se rapporte à un héritage, borné d’un bout la rivière de Robec, d’autre bout le pavement de la Porte Saint-Ouen. Dans un autre acte de 1426. Il est fait mention aussi de la maison du coin de la rue de l'Arquet, c’est-à-dire « à la rue qui va de la Porte Saint-Ouen à la boucherie dudit Saint-Ouen » , c’est-à-dire à la rue des Boucheries-Saint-Ouen. Qui a peut-être perdu de son animation, mais qui existe toujours.
Dans un endroit voisin de la Porte Saint-Ouen, mais au-dessus, dans remplacement entre la rue de l’Epée et la rue Pomme-d’Or, certainement alors occupé par des clos et des champs, la Ville avait acquis une place vide. Par un acte de 1262, le bailli cédait, en effet, aux bons bourgeois de Rouen une maison pour les lépreux, désignée sous le titre de Bordellum leprosorum, située près de la Porte Saint-Ouen (Archives municipales. Tiroir 324, n°2) , d’après une charte de Philippe-Auguste publiée en entier par Chéruel. Dans son Histoire communale de Rouen. La Maison des Lépreux, qui se trouvait ainsi hors des murs et dans la campagne, n’exista pas fort longtemps et fut bientôt transférée au Mont-aux-Malades pour les hommes et à Saint-Julien, à Petit-Quevilly, pour les femmes.
Mais, tout contre le Pont-de-l’Arquet, voici un établissement ayant joué un grand rôle dans la création de l’industrie rouennaise de la draperie qui a commencé la prospérité de notre cité. C’est la Foulerie, dont une très vieille rue étroite, allant de la rue Saint-Vivien à la rue Eau-de-Robec, existant toujours, a conservé le souvenir. Les fouleries étaient des établissements, où les foulons ou ouvriers foulonniers, afin de feutrer les draps et les étoffes, les foulaient et les piétinaient, pieds nus, dans des cuves remplies d’une eau savonneuse, additionnée d’une sorte d’argile qu’on appelait « terre à foulons » , qui les dégraissait. Plus tard, au piétinement on substitua un moyen mécanique, en faisant agir par des chutes d’eau des moulins actionnant des pilons ou maillets, et même des cylindres, qui pressaient et foulonnaient les draps. De là, le grand nombre de moulins à foulons, sur les petites rivières rouennaises. De là, la présence, près du Pont de l’Arquet, de cette Foulerie de draps, souvent appelée, dans de nombreux textes, La Foulerie d’Espagne, très probablement parce qu’au XVIe siècle on y foulait des laines venues d’Espagne. La création de la Foulerie à cette place remontait très anciennement, car une charte de 1199 cite fullones et tinctores desuper aquam Rodobecci manentes, « les foulons et les teintureries installés sur l’Eau-de-Robec » . Bien plus, l’autorité royale leur prescrit, en cas d’inondation du Robec, d’abandonner leur travail et d’envoyer leurs ouvriers, avec leurs cuves et leurs chaudrons, porter secours aux riverains menacés ! …
Bientôt, l'établissement de la Foulerie-sur-Robec allait se développer. Les Foulons de Rouen se fournissaient de terre dans la forêt de Roumare. Le roi Louis Vlll, par une charte de mai 1224, donna, en effet, aux bourgeois de Rouen la terre de Roumare, ou les foulonniers et les teinturiers pourraient prendre ce qui leur était nécessaire, moyennant une rente de 20 livres tournois, dont la moitié était payée à l’Echiquier de Pâques, et l’autre à l’Echiquier de Saint-Michel. (Archives municipales, tiroir 324, n° 2) . Cette charte a, du reste, été reproduite par Chéruel, dans son Histoire de la Commune de Rouen et dans Le Cartulaire normand, par Léopold Delisle, n° 330.
La « terre à foulon » était déposée dans une maison destinée à cet usage, qu’on appelait La Terrière et qui se trouvait justement dans La foulerie du Pont de l’Arquet. Elle appartenait, croyons-nous, au Roi, qui peut-être la louait aux bourgeois de Rouen. Dans l’acte de 1224, on indiquait que si la terre venait à manquer là où ils la prenaient alors, ils pourraient en prendre là où ils en trouveraient, soit sur le territoire de Roumare, soit ailleurs. Le roi s’engageait en outre à ne pas vendre, ni faire vendre la « terre à foulon » de Roumare.
Mais en 1283, le bailli de Rouen céda aux bourgeois de cette ville plusieurs places à Rouen, une partie des quais et la maison où l’on déposait la terre. Elle est ainsi désignée, dans le texte latin :
La ville de Rouen distribuait cette « terre aux foulons » , moyennant une somme d’argent. On trouve, en effet, dans le compte des recettes de la ville de Rouen, en 1260, cette mention : « Item de terra fullonum (per manum Ascii le Tort) LXV lihras » (Cartulaire Normand, p. 126) . En 1537, les maîtres des Eaux-et-Forêts attaquèrent le droit des bourgeois de Rouen, mais sur la réclamation de ces derniers, le Dauphin, duc de Normandie, reconnut leur privilège et le confirma.
Plusieurs contestations eurent encore lieu à ce sujet, ce qui obligea les baillis de Rouen à rédiger deux règlements pour la vente et la distribution de cette terre, jugée si précieuse, l’un en 1412, l’autre en 1445. Dans les statuts des Fouleurs-tanneurs, tondeurs de draps de Rouen, de 1424, il est dit que
Dans l’article XIX, il est encore parlé de l’emploi de cette terre de Roumare :
Les drapiers de Rouen devaient donc, on le voit, fouler leurs draps avec la terre de la ville de Rouen et non avec une autre. En août 1389, Guillaume Allain et ses compagnons, gardes du bougon de la draperie, reçurent l’ordre de visiter deux pièces de drap appartenant à Pierre Dufresne de Coquereaumont, drapier de Saint-Vivien, parce que les dits draps n’avaient pas été appareillés en cette ville, mais par Martin de Bondeville, avec la terre de la Foret Verte. Pierre Dufresne, drapier, avait été condamné à 20 sous d’amende, pour ces pièces de drap qui avaient été foulées à Maromme, avec d’autre terre que celle de la ville de Rouen (Archives municipales de Rouen, A 1 (août 1389) .
A cette époque, la « terre à foulon » était affermée. En janvier 1389, elle le fut pour trois ans à Guillaume Crasbouel, qui paya, pour les trois années de sa ferme, la somme de 561 livres tournois. Personne autre que le fermier ne pouvait prendre la « terre à foulon » de la forêt de Roumare ; et dans une délibération du ler septembre 1498, il fut porté plainte contre le receveur de Mauny, qui faisait prendre cette terre pour la porter parmi les draperies, au préjudice de la ville qui, seule, avait le droit de fournir à Rouen et dans la banlieue (Arch. Municipales, A 9, 1er septembre 1498) . Tout un dossier municipal (Liasse 107) renferme nombre de pièces concernant les Foulonniers et les Fermiers de ce qu’on appelait le Bougon, c’est-à-dire les fermiers de la terre de Roumare. On y trouve des nominations du 20 mars 1266, de 1377, de 1384, où le fermier, Jehan Le Prévost, et ses pleiges ou garants, se plaignent que les drapiers vont prendre de la terre ailleurs qu'à Roumare, à son préjudice, et qui, pour ce, demande une déduction sur son prix de fermage, qui s'élevait pour trois ans à 561 livres. On y trouve une enquête des Généraux-réformateurs des Eaux-et-Forets, qui, à propos d’un désaccord entre le Procureur du Roi et le Maire, se prononcent en faveur du privilège municipal sur la « terre à foulon » de Roumare. En 1412, puis en 1546, le fermier Poisson et le procureur de la ville, Nicole Gosselin, protestent encore contre les abus et les fraudes dans la distribution de la « terre à foulon » , si bien que les échevins imposent une réglementation nouvelle, d’après les statuts des Foulonniers. On sévit alors avec rigueur, et on rencontre, à cette date, de nombreux procès-verbaux de saisie de « terre à foulonner » qui provenait d’ailleurs. On met, par exemple, sous main de justice — c’est le terme employé — 894 mesures de « terre à fouler » , trouvées dans un petit bateau, amarré à la Porte Guillaume-Lyon.
A Plusieurs maisons ou logis avoisinaient la Foulerie du Pont-de-l’Arquet. En 1366, il est fait mention (Arch. Dép. G. 4352) d’un maire de Rouen, Simon du Broc, inhumé à Saint-Ouen, qui possédait des rentes sur la Foulerie et sur la Maison des Cappelès, dans la rue du Petit-Ruissel. En 1367, voici une vente par Robert Auzouf et Robert Dehors d’un manoir « en la rue qui va derrière la Foulerie » . En 1532 (Arch. Dép. G. 4773) c’est le Collège des Clementins qui possède des rentes sur la Foulerie d’Espagne et, beaucoup plus, tard, en 1708, alors que l’usage de la terre à fouler est disparu, c’est le Collège d’Albane qui fieffé une des maisons avoisinant la Foulerie d’Espagne à Maître Michel Mallet, chantre et chanoine de l'église Cathédrale.
Voici, rapidement résumée, l’histoire de ce coin du Vieux Rouen primitif, qui soulève tant de souvenirs, mais il nous reste à indiquer ce qu’il est devenu à notre époque et jusqu'à nos jours.
Dès le XVIIe siècle, l’importance de la draperie rouennaise, des foulons et des teinturiers commença à décroître et, par suite, le Pont de l’Arquet et la rue qui y aboutit, perdirent-elles aussi de leur rang, de leur importance dans la vie ouvrière rouennaise. On devine que bon nombre de maisons anciennes furent refaites à cette époque, notamment la maison de la rue Eau-de-Robec, qui porte le millésime 1601, orné d’une salamandre qui fut une enseigne ; la maison à étente, aujourd’hui transformée en boulangerie, au coin du Pont de l’Arquet, et la maison de coiffure Au Figaro Rouennais qui proclame qu’elle a été fondée en 1641.
A cette époque, Hercule Grisel nous apprend dans ses Fastes de Rouen, que le petit marché ambulant du Pont de l’Arquet, marché aux légumes, aux fruits, aux fromages, s'étendait déjà là. Au Carnaval, et surtout au Mardi gras, on y faisait ripaille et on y jouait à la lueur des lanternes à un jeu de hasard, inconnu, qui s’appelle setonvitte, d’après Grisel. Est-ce dans un de ces jours de fête nocturne que quelques compères du quartier, au dire de David Ferrand, dans sa Muze normande, tombèrent à l’eau, dans Robec, beau sujet à traiter pour le Puy des Palinods.
Mais l’eau de la petite rivière ne put que rafraîchir le vin que ces sonneurs de trompe avaient trop bu !
Mais il n’y a pas que des faits plaisants dans l’histoire du Pont de l’Arquet, il en fut de tragiques, notamment, lors de la terrible insurrection d’avril 1848, qui. Hérissa soudain tout le quartier Martainville de barricades, qu’on dut même prendre à coups de canon, et qui causa la mort d’une trentaine de Rouennais.
Dans le compte rendu du Procès intenté aux insurgés de 1848, à Caen, en novembre de la même année, on rencontre quelques détails nouveaux sur cette barricade du Pont de l’Arquet. On voit que les défenseurs de la barricade étaient surtout excités par un nommé Belleville, secrétaire du Club central, démocratique et que le lieutenant Croizé, qui commandait les troupes régulières, passa par la rué des Faulx, jonchée de tessons de bouteilles, pour empêcher la cavalerie de circuler. Quand il entra par sections, dans la rue de l’Arquet, il fut salué par un feu de peloton, parti de la barricade. Caché derrière une borne, un insurgé déchargea même trois fois son pistolet contre les troupes. ..
De ces jours sanglants, il ne reste plus de traces, pas même une légende. Seul, comme jadis, a survécu le petit marché ambulant.
Au long de cette rue du Pont-de-l’Arquet, les revendeurs et les robustes commères, détaillent toujours aux chalands du quartier, des harengs saurs, des maquereaux salés, des fruits, des légumes jetés sur des brouettes ou des « balladeuses » , au milieu d’un tapage de cris, d’interpellations, ou se reconnaît le patois traînard martainvillesque.
Assises sur le trottoir, leurs paniers posés sur le pavé, les revendeuses débitent leurs victuailles à leurs clients ordinaires ; ouvriers des quais, dockers, débardeurs, terrassiers, artisans de la rue, qui, pour la plupart, logent dans les garnis, dans les « cabinets » du voisinage, de la rue Eau-de-Robec, de la rue du Ruissel ou de la rue du Corbeau. A l’heure du repas, tout le mondes’engouffre dans les débits voisins, après avoir fait provision de frites à une friterie voisine, dont l’odeur de graisse embaumait le quartier, ou, jadis encore, à l'étalage du père Ferdinand !
A l’angle de la rue du Ruissel, qui jadis s’appelait la rue du Petit-Ruissel, au cœur de Martainville, est restée campée une vieille demeure du XVe siècle, qui a malheureusement perdu un peu de son caractère pittoresque, depuis que sa vieille toiture de tuiles a été remplacée par un revêtement de grands carreaux de zinc. Restent, cependant, ses encorbellements, ses étages, son haut pignon qui se profile sur la rue du Ruissel et se poursuit, par des étages pfus bas, où s’ouvrentdes lucarnes. Toutes ces façades en charpente ont encore gardé leur essentage en grosses ardoises caillouteuses, qui s’imbriquent l’une sur l’autre et- qui, sur le poteau cormier, forment des combinaisons élégantes d’essentes découpées, taillées et même jusqu'à des écussons. Dans son amusant et curieux ouvrage sur Les girouettes, épis et crêtes, Eustache de la Querière, qui connaissait si bien son Vieux-Rouen, n’a eu garde d’oublier cet antique logis, qui a résisté à tant de vicissitudes.
Cette vieille maison du XVe siècle — qui pourrait bien avoir été la Maison des Cappelès—abrite maintenant un des débits les plus achalandés du quartier, et qu’il fallait voir, il y a quelques années avant la guerre, alors que les clients, hommes et femmes, se pressaient dans la salle du rez-de-chaussée, contournée par une sorte de comptoir en forme d’hémicycle. Peu ou point de sièges, sauf quelques escabeaux de bois dans les coins. On y entrait, ou en sortait en quelques instants ou on y séjournait le temps d’y avaler d’un coup de gosier, un « tout ensemble » , un classique « petit sou » , un « un et deux » , toutes formules populaires qui désignent un mélange de café noir et d’alcool, car, en pays normand, la prudence veut qu’on voile toujours de café la terrible eau-de-vie.
A côté du débit, existait jadis une salle de café plus confortable, puis, dans une cour en arrière, à laquelle on accède par un long couloir étroit, la fameuse Salle des mariages, ainsi dénommée parce qu’il s’y consacrait nombre d’unions plus ou moins légitimes et plus ou moins éphémères. .., tout comme dans les plus grands bars, ou les dancings les plus réputés. En réalité, la Salle des mariages vaut beaucoup mieux que sa réputation. C’est une grande salle vitrée, qui s’emplit de public à l’heure des repas, quand le monde des pauvres diables vient manger un morceau sur le pouce, un restant de rata, rapporté de la caserne voisine et réchauffé sans aucune rétribution, au fourneau qui chauffe la salle où se réunissent ces pauvres gens. Entre les heures de travail, il ne restait dans la Salle des Mariages que de rares chômeurs, qui raccommodaient tant bien que mal leurs pauvres bardes et leurs chaussures, inhabiles dans cette besogne, aidés par quelques bonnes femmes, marchandes au panier. Si violent que soit le tapage dans la Salle des Mariages, on y faisait silence, quand, quelques années avant la guerre, on y entendait un des chanteurs du quartier. Manque d’air, lorsque d’une terrible voix éraillée par l’alcool, il rugissait sa romance sentimentale !
Aux deux étages supérieurs du logis, où s’ouvrent les petites fenêtres gothiques, se trouvent les « garnis » , autrefois à 20 centimes, car on loge « à la nuit » au Pont de l’Arquet, comme dans les maisons voisines. Une vieille légende rouennaise, cent fois répétée, rapporte que, jadis, on « dormait à la corde » . Les dormeurs, couchés sur le plancher, reposaient leurs têtes sur leurs hardes pliées, leur servant d’oreiller et posées sur une corde tendue. Le matin, pour réveiller brusquement ses hôtes, le tenancier n’avait qu'à détendre la corde. La secousse faisait sortir du sommeil, les dormeurs les plus récalcitrants ! Mais, répétons-le, c’est une légende ! …
Au Pont de l’Arquet, en effet, chez Alphonse Lécornu, puis à la maison Navarre, chaque client a droit à un lit de fer avec sommier, matelas, couverture et même draps, changés tous les mois. Il y a quelques années, il y avait 135 lits numérotés, répartis dans des chambres très propres, hautes et éclairées ; une sorte de lavabo en zinc servait pour les ablutions de propreté ! Pas de mauvaises têtes, pas de gens sans aveu. Aussi bien, à une heure et demie du matin, écrivait Jules Sionville, chroniqueur rouennais, il y a un contre-appel, et on note Ies absents sur l’inévitable livre de police, en attendant le réveil, qui a lieu généralement pour les travailleurs des quais, à cinq heures et demie du matin. Du reste, tout ce petit monde obéissait fort bien à une brave femme, Madame Léon Navarre, qui tenait cette hôtellerie et qui aimait à rendre service à ces rudes travailleurs. Ne l’avaient-ils pas baptisée « la Mère des Sept-douleurs » , parce que nul ne savait mieux panser une plaie au doigt, à la main ou à la tête, provenant de quelque accident du travail ? Tous ceux qui rendent ainsi service à la population ouvrière, sont, du reste fort bien considérés dans ce quartier populaire, ou chacun se connaît et se respecte. ..
Ne quittons pas cette maison du XVe siècle, transformée en débit populaire, sans jeter un coup d’œil sur la décoration de la cour. Elle dut être fort jolie en son temps, puisque Eustache de la Quérière l’a citée dans ses Maisons anciennes de Rouen. Il signale ces doubles colonnes en pierre et en bois, ornées de statuettes élégantes de la Renaissance, notamment une, représentant La Foi, qui tenait un ciboire surmonté de l’hostie. Il cite aussi tout un revêtement de charpente, disposé en damier, formant des losanges de plâtre, ornés de petites médailles, moulées et se découpant sur le nu de la façade. Aujourd’hui tout cet ensemble est bien défiguré par des additions hétérogènes, mais on devine que le logis dut être charmant. Jules Adeline, l'érudit aquafortiste, qui habita si longtemps le quartier de l’Eaude- Robec, avait tiré le meilleur parti de ce joli décor pittoresque, qu’il avait reproduit dans sa reconstitution du Vieux Rouen, à l’Exposition régionale de 1896 où il décorait une petite cour, derrière le Bureau des finances.
Ce coin du Pont de l’Arquet, si souvent dessiné par les dessinateurs et les peintres, était toujours le centre d’une fête et d’une manifestation au « 14 juillet » , fête revêtant toujours un caractère populaire. En effet, Robert Busnel, le brillant statuaire, élève d’Alphonse Guilloux et de l’Ecole nationale des Beaux- Arts, prix du Salon avec son Baiser rustique, l’auteur de la charmante Dentellière, est un enfant du quartier, habitant de la rue du Ruissel, où il avait Jon atelier. Chaque année, il improvisait quelque beau buste de la Républiqueou quelque allégorie, qu’on plaçait au Pont de l’Arquet, dans un parterre de fleurs. Et la fête commençait avec discours, allocutions, compliments par une petite fille, remerciements des membres du Comité. Tous les ans, la municipalité y était représentée par un adjoint, l’excellent M. Robert, dont on confondait le nom dans de chaudes acclamations, avec celui de Robert Busnel. Une année, le statuaire avait conçu un véritable groupe, La République instituant la loi de protection des vieillards. Ce fut un véritable triomphe !
Le Ruissel, la rue du Ruissel, qui est la prolongation du Pont de l’Arquet, jusqu'à la rue Martainville, était autrefois une sorte de fief urbain, le fief au Moutardier, dépendant de l’abbaye de Saint-Ouen, et comprenant une vingtaine de maisons. Il appartenait au XIIIe siècle à Robert le Moutardier, qui l’avait acheté à Robert de Cottevrard. Est-il besoin d’indiquer que le Ruissel tirait son nom d’une dérivation du Robec, d’une sorte de canal ou Petit Ruissel, qui coulait sous de larges dalles de pierre, cahotantes, glissantes et disjointes ? Il traversait la vieille rue Martainville au carrefour du Ponchel, si souvent cité dans la Muze normande de David Ferraud.
Ce Ponchel était l’ancien Pont Honfroy, jadis la limite de la ville. Là, le Ruissel passant sous un petit pont de bois, confond ses eaux avec l’Aubette. Dans cette rue du Ruissel, une vieille maison est demeurée à droite en montant, et l’on aperçoit son pignon revêtu d’un plâtrage jauni, troué de petites fenêtres. C’est celle où naquit le comédien Albert Lambert et son fils, le sociétaire de la Comédie-Française, issus d’une brave famille ouvrière, comptant encore des descendants dans ce vieux quartier qu’ils n’ont point abandonné. Albert Lambert a même évoqué de façon saisissante le vieux Ruissel de son enfance, en des vers frappés au bon coin et qui méritent d'être reproduits dans cette étude :
Rien ne fut plus pittoresque, plus familier, plus cordial, que l’inauguration de la plaque commémorative d’Albert Lambert. Rien de plus amusant que le défilé du cortège officiel par la rue du Pont-de-l’Arquet, avec son Comité où se trouvaient Jean Revel et d’autres notabilités, précédés par le grand animateur que fut l’original chimiste, G. -A. Le Roy, qui brandissait sa canne et son haut de forme des grands jours. Dans cette rue étroite, resserrée, grouillante d’un public cordial et familier, il nous souvient encore de la lecture en public de la liste des souscripteurs, donnée par G. -A. Le Roy. Tout à coup, sa lecture fut interrompue par la voix d’un spectateur, placé à une lucarne, sur un toit voisin : « Eh bien quoi ! Vous m’oubliez, moi qui ai donné 40 sous ? » Un colloque très cordial s’engagea avec G. -A. Le Roy qui, de sa voix de stentor, s'écria : « Il sera tenu compte de votre juste observation, citoyen ! » Rien ne fut plus inattendu, plus caractéristique, plus gai que cette manifestation populaire en plein vent.
Il ne reste presque plus rien de tout cet ancien quartier. On a abattu bien des galetas sordides, des logis malsains, des cours délabrées autour de ce carrefour du Pont de l’Arquet, dont nous venons de décrire l’histoire au cours des siècles. Faudrait-il s’en plaindre si, avec les vieilles murailles abattues, on avait pu chasser à tout jamais la misère qui, depuis si longtemps, s’est abritée dans ce vieux quartier ?
Pendant longtemps est resté, à l’extrémité de la rue de la Grosse-Horloge, vers le Parvis de la Cathédrale, sur le côté nord, un vaste terrain qui, débarrassé de constructions, laissait apercevoir les hauts combles et les épis de plomb d’un vieil hôtel du XVIIe siècle. Pendant la guerre, il avait été élevé là une grande installation en bois qui servit à différents aménagements : restaurant, café, music-hall et attractions de tous genres.
Ce coin, qui se rapproche du centre de la Cité et sur lequel s'élèvent les bâtiments édifiés actuellement, est très curieux et a déjà été exploré au cours des siècles. A
En 1828, par exemple, lorsqu’on édifiait l’Hôtel Saint-Herbland, dans des fouilles, à la profondeur de six mètres environ, on trouva une grande construction romaine, appareillée en pierres de taille, chaînées de briques romaines formant également les cintres des ouvertures. D’après J. -B. Thaurin, l’archéologue rouennais, qui a publié tant de notes sur les fouilles du sous-sol rouennais, cette construction était un aqueduc, venant du Palais de Justice, dans la partie vers la rue Boudin, où on avait découvert des bains romains, dont Deville a fait un relevé très exact. Hyacinthe Langlois, de son côté, a fait pour l'Album de la Commission des Antiquités, où il se trouve, une très belle aquarelle de cet aqueduc. Plus tard, en 1856, en faisant des terrassements dans la rue de la Grosse-Horloge, pour installer des conduites d’eau, on retrouva les substructions de l’ancienne église Saint-Herbland et, enfin, en 1861, d’après une note parue le 15 novembre 1861, dans le Journal de Rouen, on rencontrait, au-dessous d’une cave, des débris d’architecture romaine, des tuiles à rebords, plates et convexes, des mortiers et des monnaies frustes. Comme dirait Labiche, dans la Grammaire : « Ça sentait le romain ! !! »
La preuve que ce coin formait bien l’un des endroits les plus animés de la Cité, c’est qu'à cette place, où l’on édifie actuellement de nouvelles constructions, se trouvait la Maison des Orfèvres, qui avait subsisté jusqu'à nos jours.
Elle avait été donnée à la Corporation des Orfèvres rouennais, de tous temps groupés dans ces parages, en 1441, par Guillaume Lallemand, appartenant à la famille des célèbres imprimeurs rouennais. Une inscription, posée en 1636, sur la cheminée, le rappelait, ainsi qu’un buste du donateur, accompagné de ces vers :
Toute la façade, en pierre, sur la rue, ne manquait point d’un certain caractère, quoique la porte ait été refaite au XVIIIe siècle à la suite d’un incendie très violent. À l’intérieur, se trouvait une grande cour, entourée d’une seconde maison qui conservait surtout les souvenirs de la puissante corporation. Dans la grande salle de ce second logis, existaient de fort jolies verrières rappelant plusieurs traits de la vie de saint Éloi ; d’un côté le roi Clotaire, visitant le saint ; de l’autre, le sacre du saint comme évêque de Noyon. Un autre vitrail, donné par l’archéologue de la Quérière et représentant les armes de France et les armoiries de la Corporation, figure encore au Musée des Antiquités, dans une galerie.
Quand on entrait jadis dans cette Maison des Orfèvres, de la rue de la Grosse-Horloge, au temps où notre concitoyen, le sculpteur-décorateur et marbrier Bonet y avait installé ses ateliers, on ne trouvait plus, dans certaines pièces, que quelques jolis lambris. Au pied d’un grand escalier à balustres, se détachait pourtant un grand lion sculpté dans le bois, portant un écusson aux armes de la Corporation des Orfèvres et montant la garde, allongé sur la rampe et sur la potille de départ. Qu’est devenu ce lion « superbe et généreux » ?
Lors de l’enlèvement de la Maison des Orfèvres, son acquéreur voulut bien en offrir un moulage très habilement reconstitué au Musée d’Art Normand, devenu le Musée Le Secq des Tournelles, où il tenait fort bien sa place. La pièce originale et l’escalier furent, croyons-nous, remontés dans le hall d’un château construit sur les hauteurs du Bois-l’Archevêque et dont la décoration était fortement inspirée de l’ancien château du Belley.
Depuis le XVe siècle, la Communauté des Orfèvres rouennais avait là, sur l’emplacement où s'élèvent actuellement de puissants échafaudages, sa maison corporative, mais son origine remontait bien antérieurement, puisque ses statuts dataient du 5 janvier 1359.
Les Orfèvres de Rouen étaient, du reste, fort nombreux, très réputés pour leur habileté et leurs bijoux et joyaux, leurs pièces d’orfèvrerie religieuse furent de tous temps en haute renommée. Plusieurs d’entre eux étaient même qualifiés d'émailleurs et de médailleurs.
Plus heureux que les Orfèvres parisiens soumis à la Juridiction des Monnaies, ils ne dépendaient que des juges ordinaires de la Communauté. Tout au plus devaient-ils remettre à l’Hôtel de la Monnaie de Rouen les tables de cuivre où étaient indiqués leurs mercs, leurs noms et leurs poinçons, choisis par eux le jour de leur réception. Cette table des anciens Orfèvres rouennais est encore conservée au Musée des Antiquités, comme un des souvenirs les plus curieux d’une des plus anciennes corporations de la cité rouennaise.
Attenante à cette Maison des Orfèvres, se trouvait jadis la vieille église Saint-Herbland, aujourd’hui remplacée par un vaste immeuble en pierre, qui a gardé le caractère froid de l'époque de la Restauration. L'église Saint-Herbland était certainement une des plus anciennes églises de Rouen, car elle remontait au XIIe siècle. Son chevet, à plusieurs pans, touchait à la rue des Carmes, que jadis on appelait « Grand-Pont » et au Parvis de la Cathédrale. Par contre, son portail principal s’ouvrait sur la rue du Gros-Horloge. Il est facile de s’en rendre compte par le dessin du Livre des Fontaines, de Jacques Le Lieur, en 1525, et par la reconstitution qu’en avait faite Jules Adeline, en 1883, dans son Vieux-Rouen, une des attractions principales de l’Exposition du Champ-de-Mars. Comme dans la plupart des églises paroissiales, un aître ou cimetière l’entourait, aître auquel on accédait de l'église par une petite porte latérale.
Dédiée au XIIe siècle, on reconstruisit l'église Saint-Herbland en 1484, puis en 1505, où un devis de reconstruction complète figure dans les comptes. On y fait mention des fondements de plusieurs piliers, et de la construction d’un portail du côté du Petit Aître, avec la construction du pignon et de la tour. (Arch. Départ. Gr. 6700) . Les travaux sont confiés alors au célèbre architecte de la Cathédrale, Roulland Le Roux, qualifié de « maçon » et à son confrère, Richard Boyssel. Pour ces travaux, les paroissiens, d’après une lettre du Roi, s'étaient imposés de fortes contributions. En 1530, le portail s’achevait sous la direction de Jean de la Rue, et s’ornait de statues du Christ en croix, de la Vierge et de la Madeleine, par Jean Guéret, et les huchiers Desmonts, Maurice Becquet et Jean Le Noble sculptaient les panneaux des portes. Enfin, le coq, peint et doré par Loys Petit, se dressait sur la tour où carillonnaient plusieurs cloches, baptisées par Gilles Halle d’Orgeville et Esther Legrand, en 1666, et par J. De la Roque et Mme Lecarpentier-Auzout, quelques années plus tard.
De nouvelles réparations devaient encore être refaites à l'église Saint-Herbland, en 1699, où on devait reprendre les voûtes, et, en 1702, où l’architecte Millet des Ruisseaux changeait la décoration des principales chapelles. En 1731, l’architecte de France, l’auteur de la Fontaine d’Aréthuse, changeait tout le dallage intérieur de la nef, tandis que le sculpteur Lamine, qui fut un si terrible terroriste sous la Révolution, refaisait, en bois sculpté, tous les trophées décoratifs du chœur.
C’est à cette époque que la Corporation des Orfèvres, dans un esprit de pieuse reconnaissance, fit restaurer la pierre tombale de Guillaume Lallemand et d’Agnès Clément, sa femme, qui, en 1416, leur avaient fait de grandes donations.
À l’intérieur, l'église Saint-Herbland, autant qu’on peut en juger par quelques dessins anciens, se divisait en une nef et deux bas-côtés, ornés de belles verrières, soit au chevet où le verrier La Voûte, en 1656, procédera à quelques restaurations, soit vers le cimetière où se trouvaient la Transfiguration de Jésus-Christ et le Triomphe de la Mort. Que sont-elles devenues ? Peut-être figurent-elles dans quelque église d’Angleterre, comme la verrière de l'église Saint-Nicolas, aujourd’hui dans la Cathédrale d’York ? Peut-être sont-elles conservées dans le cabinet de quelque collectionneur hollandais ? Toujours est-il qu’en 1822 — époque de tous les vandalismes — elles furent vendues au Hollandais Van Hamp et à l’Anglais Stevenson, qui dévalisèrent presque toutes les églises rouennaises !
Supprimée en 1791, l'église Saint-Herbland fut vendue, le 6 thermidor, an IV (24 juillet 1796) à François Moulins, pour 112 860 livres, puis, pendant longtemps, servit de remise pour les messageries royales. Il existe même de cette époque, une lithographie pittoresque dont les Voyages dans l’ancienne France, de Taylor et Nodier, montrant la vieille nef où est remisée une diligence. Quelques chevaux s’aperçoivent dans les nefs latérales : ils ont été dessinés par Géricault. Un autre dessin à la sépia, par Merlin, très rare et faisant partie de l’inestimable collection Édouard Pelay, reproduisait aussi l’intérieur de l'église.
En 1824, la vieille église Saint-Herbland fut complètement démolie pour faire place à un grand hôtel en pierre et à un passage couvert qui furent édifiés par une société immobilière. Il existait encore, dans la collection d'Édouard Pelay, des billets gravés de créance hypothécaire pour la construction de cette propriété.
Rien ne restait plus, du reste, alors de la petite paroisse où le grand navigateur Cavelier de la Salle, l’explorateur qui avait donné à la France le Canada, le Texas, la Louisiane et le Mississipi, fut baptisé, le 22 novembre 1643. Son père, qui était marchand drapier, habitait rue du Gros-Horloge, dans la partie très courte allant de l'église jusqu'à la rue du Bec, du côté nord, sans qu’on eût pu déterminer où se trouvait son logis. Il nous souvient, quand on eut décidé l’apposition d’une plaque commémorative, dans la rue du Gros-Horloge, avoir été, accompagnant le regretté archiviste Charles de Beaurepaire, solliciter chacun des propriétaires d’immeubles. Ce fut navrant. L’un confondait Cavelier de la Salle avec Jean-Baptiste de la Salle. L’autre trouvait que la plaque gênait son étalage de balais et de brosses suspendus. Un troisième craignait qu’on ne vît plus son enseigne commerciale. Enfin, on voulut bien accorder au coin de la rue du Bec, un emplacement d’un mètre environ pour le marbre de Cavelier de la Salle, qui avait donné tout un monde à la France, qui n’a pas su le garder !
Rien ne reste plus aujourd’hui de la petite église rouennaise, dont le périmètre paroissial ne dépassait pas la rue du Bec et la rue aux Juifs. Elle possédait, toutefois, un privilège curieux. C’est dans l'église Saint-Herbland que les archevêques de Rouen, nouvellement promus, venaient se mettre pieds nus, pour faire leur entrée solennelle à la Cathédrale, précédés par les croix et le clergé de la petite paroisse. Les moines de Saint-Ouen, qui accompagnaient aussi la procession nu-pieds, avaient obtenu du clergé de l'église Saint-Herbland, une chapelle spéciale pour cet office. Au temps de J. -B. Le Roy, membre de l’Académie de Rouen, qui traduisit en vers le Paradis perdu, de Milton, était curé de Saint-Herbland, l’archevêque Dominique de la Rochefoucauld, lors de son entrée à la Cathédrale, partit encore pieds nus de la vieille église remplacée aujourd’hui par. .. Un grand magasin de chaussures !
Le Passage Saint-Herbland, construit en 1826, est le seul témoignage à Rouen de cette manie des passages intérieurs, dont le passage des Panoramas, à Paris, avec le passage Véron, le théâtre Comte, les magasins luxueux de Susse et du chocolatier Marquis étaient le modèle. On en fêtera le souvenir cette année. ..
Quelque temps après son ouverture, un des principaux magasins, qui existe encore, était dans le passage Saint-Herbland, le magasin d’estampes de Hacbeth, où il y avait toujours foule pour regarder les dessins, les caricatures, les lithographies de Raffet, de Charlet, de Traviès, puis les dessins des dessinateurs rouennais H. Langlois, Bellangé, Bérat, Tudot, Légal, Parelle. ..
Il arriva au marchand Hacbeth une drôle d’aventure. Ayant exposé la charge d’un type populaire de Rouen, grossier et cynique qui s’appelait Pimort, le Marchand de mouron, celui-ci attaqua, devant le tribunal correctionnel, le marchand d’estampes Hacbeth, et l’auteur de la caricature, le dessinateur Pieters. Est-il besoin d’ajouter que Pimort, défendu par Me Frédéric Deschamps, fut débouté de sa plainte ? Bien plus, Pieters fit un second dessin du susceptible Marchand de mouron, avec la mention : déclaré ressemblant par jugement du tribunal correctionnel du 13, 14 et 22 janvier 1830, dans le Journal de Rouen. Parmi les autres boutiques célèbres du passage Saint-Herbland, il faut citer aussi le petit magasin de l’entrée du côté de la rue des Carmes, en face l’orfèvrerie-joaillerie de notre concitoyen Gustave Lévy. C'était un coin où s'était installé, vers 1876, le libraire Lemonnyer qui a réédité Les Chansons de La Borde et qui avait été maintes fois poursuivi, pour avoir republié pas mal de livres légers du XVIIIe siècle. Parfois, dans un coin, on apercevait dans l’ombre, portant le vêtement masculin avec crânerie, Mme Marc de Montifaud, qui avait publié alors quelques études sur Héloïse et Abélard, sur les Romantiques et un roman Madame Ducroisy, qui lui valut quatre mois de prison. D’autres boutiques du passage, ou des alentours, évoquaient encore quelques souvenirs, celle du grainetier Teinturier, et celle de Mme Beauquesne, marchande de comestibles, dont les melons et cantaloups parfumaient tout le passage Saint-Herbland. Mais tout cela est bien loin ! …
Il semble que tout l’art dramatique ne consiste plus que dans la revue d’actualités. Elle a tout envahi. A la revue d'été succède la revue d’hiver. A l'yper revue à grand spectacle et ballets des grands music-halls, se mêlent les petites revues des boites et des cabarets et, en province, les petites revues suburbaines des petites villes, des plages et des casinos. Comment s’est développée à Rouen même, où on a toujours aimé le théâtre, cette douce folie des revues, revues de théâtre, de concert, de cercles et de réunions ?
Si l’on remonte vers les origines de la revue, de la pièce d’actualités à Rouen, on rencontre d’abord toute une série de saynètes, d’impromptus, de pièces rapidement scénariées à la diable, qui sont l’œuvre d’Olivier Ferrand, ce curieux poète populaire, qui s’initulait disciple de Molière, régisseur du Parnasse, membre de l’Athénée d’Evreux, comédien du Théatre-des-Arts et du Théâtre-Français.
Ancien dépenteur de coton, fils d’un aubergiste de Saint-Paul-sur-Risle, à l’enseigne de la Poule dure, d’une laideur cocasse et grimaçante, ridé, édenté, portant une perruque rousse, avec la queue en salsifis, d’une vanité grotesque, il avait d’abord fait jouer un mélodrame au Théâtre-des-Arts, puis l’idée lui vint, à propos de tous les faits, de toutes les actualités, de composer des petites pièces en vers, avec couplets. C’est la Revue de l’an XI ou Le Premier Consul à Rouen ; c’est la Diligence du Havre à Rouen; L’Inconnu généreux ou Les Malheurs du Houlme; Les Aguignettes à ma tante; La Visite du Jour de l’An ou L’Arrivée des Oranges; La Revue de la Garde Nationale de Rouen. Ferrand faisait interpréter et surtout jouait lui-même ces revues des environs, quand il ne les éditait pas. A propos d’une inondation, qui avait envahi les quais de Rouen, il composa une véritable revuette : Gilles bloqué par les eaux, dans l'île Lacroix, jouée par lui au Théâtre-Français pendant le carnaval de l’an X, puis, pendant l'été, en 1808, il donna toute une suite de revuettes consacrées aux assemblées et aux fêtes suburbaines. Il fait représenter alors : La Foire de Sotteville ou Les fromages à la crème en réquisition; La Foire de Bonne-Nouvelle ou l'Ouverture du Grand-Cours; Les Aventures de Saint-Romain et les amusantes saynètes sur l'Assemblée de la Saint-Gorgon, à Canteleu, rappelant certains usages curieux, ce port d’insignes sityphalliques en verre filé, qui existait encore au temps d’Olivier Ferrand. ..
A tout prendre, ces pièces naïves, toujours locales, étaient de petites revuesdesévénements contemporains et on y trouve bien souvent des traits de mœurs, des détails qui peignent une époque.
Dans des temps plus modernes, une revue qui obtint, vers 1856, un très grand succès au Théâtre-Français, fut une sorte de pièce à spectacle, panachée d’actualité satirique, portant ce titre : Les Régates fantastiques, où l’on parlait beaucoup de courses à l’aviron, de yoles et de skiffs, de séances de canotage, à cause de la fondation récente de la société des « Régates rouennaises » . Mais on y rencontrait aussi des scènes d’actualité assez bien venues. L’une des meilleures, qui resta longtemps dans la mémoire des habitués du théâtre, était celle des Cent-Mille-Paletots. A l’instar de Paris, il s'était créé à Rouen, sur le quai de la Bourse, à l’angle de la rue Nationale, près du cours Boieldieu, une grande maison de confection et de vêtements tout faits, qui portait ce titre mirifique : Aux-Cent-Mille-Paletots, maison qui précédait un autre magasin établi dans la rue Grand-Pont, et qui arborait comme enseigne un superbe portrait du Prince Eugène, en grande tenue militaire !
Or, le magasin des Cent-Mille-Paletots n'était guère achalandé, et rare était le client venant essayer un vêtement. Mélancoliquement, le directeur en était réduit à monter la garde devant ses étalages et devant son magasin désert. La revue du Théâtre-Français blaguait assez drôlement la situation. .. Un clientr se décidant, abordait le directeur sur le pas de sa porte et lui demandait à acheter un. .. Paletot ! !
— Impossible, répondait le directeur ; complètement impossible !
— Comment impossible ! Vous n’en manquez pas pourtant ! Vous en avez cent mille à votre disposition et à la mienne !
« C’est bien parce que j’ai cent mille paletots que je ne peux en vendre un ! Si cela se produisait. .. Il ne m’en resterait plus que 99.999 et je ferais mentir mon enseigne ! !! Mille regrets, monsieur. Impossible ! Impossible ! »
La scène était jouée et brûlée par un excellent jeune premier comique, un Toulousain, Alphonse Berret, qui venait du Havre, et qui resta à Rouen jusqu’en 1857, date à laquelle il fut engagé aux Folies-Dramatiques. Vers la fin de sa carrière, dit Vizentini, il jouait les grimes, et mourut en 1673. Dans les Régates fantastiques, il avait reproduit avec une ressemblance extraordinaire le type, les attitudes et la physionomie du directeur des Cent Mille Paletots.
Mais voilà, sous la direction de Briet, au Théâtredes-Arts, une pièce mi-féerique, mi-revue d’actualité, mi-acrobatique, qui représentait alors le genre de la super-revue de music-hall actuelle. C’est le fameux Tout Rouen y passera et La Bouille aussi, grande féerie-revue rouennaise, en cinq actes et vingt-quatre tableaux, représentée le 30 novembre 1864.
C'était l’œuvre d’un vieux routier de la revue et de la pièce à spectacle, Adolphe Guénée, fils d’un ancien chef d’orchestre du Palais-Royal, et qui avait débuté par des drames comme Les Gueux de Paris, Les Orphelins du pont Notre-Dame, avant de se lancer dans la revue et dans la pièce fantaisiste : Voilà c’qui vient de paraître, en 1852 ; Allons-y gaiement, en 1856. Le dtre de sa revue rouennaise n'était, à tout prendre, qu’une répétition d’une pièce que Guénée avait fait jouer en 1859 : Tout Paris y passera.
Tout Rouen y passera… est restée la revue légendaire. Comme les revues classiques, elle comprenait un compère, Rococo, ennemi de toutes les nouveautés, l’ami, le prôneur de tout ce qui est vieux, antique, retardataire, et une commère charmante, La Fantaisie, représentée par Melle Taffanel. Ensemble, ils assistent à la naissance de la Jeune Année 1865, entourée par les Fées du Baiser, du Cadeau, du Compliment et du Souhait, et à laquelle l’Avenir confie un talisman magique, un miroir, qui se brisera à la moindre faute de la jeune année.
Et voilà Rococo et La Fantaisie en route pour notre bonne ville de Rouen. Us y descendent et débarquent par notre bonne gare de la rue Verte, un peu fatigués. .., car il n’y a pas encore de wagon-lit. Mais il en existera bientôt. ..
Et un couplet sur la mode amène en scène un Gandin et une Gandine. La Gandine en crinoline, et le Gandin avec un veston garni d'énormes boutons. Savez-vous qu’est-ce qui jouait le Gandin, d’une façon fort comique ? C'était Cléophas ; et Cléophas, c'était l’inénarrable comique Baron qui, plus tard, devait créer à Paris le Chef des Carabiniers dans Les Brigands, d’Oftenbach. Et les scènes d’actualité se succèdent. Voici le Café Hugnot, sur le cours Boieldieu, l’aïeul du Café Victor, café-restaurant qui chante les charmes de la gastronomie française.
Voilà la classique dispute entre la Rue de L’Impératrîce, jeune et fringante, et le Vieux-Marché, puis le défilé du Cours Boieldieu, du Jardin de Saint-Ouen et du Square Solférino, qui annoncent l’ouverture du premier café-concert en plein air, à Rouen, sur le quai Saint-Sever, dirigé par Collot et Nourrit, L'Eldorado, qui dura plusieurs années. Ses couplets sur un air de Blaquière, furent longtemps populaires et tout Rouen chanta le refrain :
Venaient ensuite des scènes sur la Température, sur le Soleil, sur le duel entre l’Or et l’Argent, flanqués de nos « devises » : la pièce de Cinq francs, de Iet de Vingt centimes, le Vieux Sou, la Pièce suisse, le Sou belge,et qui se terminent par l’apparition de la Souscription nationale. Se déroulaient aussi deux tableaux dans le laboratoire du grand astrologue Mayeux de la Drôle, un peu longs et fastidieux, puis l’acte de la Liberté des Théâtres, qui amenait une parodie assez faible de La Dame aux Camélias, et des Troyens, de Berlioz, les Troyens en Champagne :
Et ce tableau se terminait par le grand Quadrille à la mode, qui était dansé par un corps de ballet enfantin dirigé par M. Monet, D’autres attractions interrompaient le spectacle : le ballet des Bacchantes que nous avons cité ; celui des Nubiennes au 16e tableau ; les exercices incroyables d'équilibre par les quatre frères Nelson, du Palais de Cristal de Londres.
La Fontaine de Diamants, qui était la première fontaine lumineuse, attraction qui avait fait courir tout Paris aux Variétés et qui remporta à Rouen un succès prodigieux, ainsi que les « Trois fontaines » de l’Apothéose installées par le professeur Wheeler, de Londres.
Tout Rouen y passera et La Bouille aussi fut joué pendant quarante-trois soirées de suite et ne fut interrompu que par la saison d'été.
Le directeur Briet avait été si satisfait du résultai que, deux ans après, il recommença l’expérience avec une nouvelle féerie-revue ayant pour titre : Rouen tan plan tire lire.
Théodore Bachelet, le professeur d’histoire, critique dramatique à la Chronique de Rouen, sous le nom de Reber, trouve ce titre énigmatique et incompréhensible. En réalité, il s’agissait d’un à peu près, sur la célèbre chanson des grenadiers de la Garde consulaire : « On va lui percer le flanc, Ran-tan-plantire-lire-plan On va lui percer le flanc. Ah ! Que nous allons rire ! » La pièce avait été commandée à Alexandre Flan, chansonnier adroit, grand faiseur de couplets, et au comique Lacombe, très habile metteur en scène et « manager » général.
La pièce fut pourtant moins goûtée que celle d’Adolphe Guénée. Le prologue était pittoresque et bien venu. Satan s'était modernisé et avait installé la lumière électrique dans son enfer transformé. Son fils Cocodès, lui aussi, était devenu un gandin moderne, s’initiant aux habitudes de la vie parisienne. Ayant reçu la visite d’un vieux Rouennais, Rothornago, tous deux devenus compagnons, font le tour des actualités rouennaises. Ayant traversé sur la « Barque à Caron » , ils abordent au rond-point du Pont-de-Pierre, assistent au concert des Bébés, à l’inauguration des Télégraphes électriques, scènes assez amusantes, comme aussi à l’arrivée de l'Orphéon de Potironville. Mais un Episode de la jeunesse de Corneille, puis la Tragédie chez la blanchisseuse, furent impitoyablement siffles, comme aussi le Quadrille des Cocodès de l’avenir, dansé par les enfants de la troupe Monet et qui fut trouvé inconvenant. Par contre, un tableau fut salué par des applaudissements unanimes : celui de l'Inauguration de la statue de Napoléon Ier, sur la place de l’Hôtelde-Ville, dont on avait brossé un décor très exact. Tout à coup, du piédestal sortait une foule de danseuses, costumées avec les uniformes du Premier Empire et agitant des drapeaux portant les noms des plus célèbres victoires françaises. Après ce Ballet des victoires, la pièce de Flan s’achevait par quelques tableaux curieux : Rouen en l’an 2.000; le déluge universel, reproduit d’après Poussin, avec des jeux hydrauliques, toujours réglés par Wheeler, de Londres, enfin une apothéose : Le Palais de la Chanson ! Rouen tan-plan tire-lire avait été joué, pour la première fois, le 23 février 1866. Ses principaux interprètes furent Jules Menéhand, un excellent acteur, aimé de la province, qui avait débuté au Gymnase, comédien instruit, qui, dans ses loisirs, cultivait la muse et a signé de jolies chansons et quelques vaudevilles.
Cléophas déjà nommé, l’excellent comique Baron — jeune alors — jouait Cocodès fils, et l’interprétation était complétée par le père Mathurin Grafetot, un comique populaire, à la bonne et large figure. Il avait été séminariste au petit séminaire de Provins, puis commis-libraire, clerc d’avoué, régisseur du Théâtre d'élèves dirigé par Seveste à Paris. Il était arrivé à Rouen en 1858 et y resta jusqu’en 1866. Il mourut à Perpignan en 1887.
Après la guerre de 1870, les grandes revues et pièces locales ne reprirent pas immédiatement. Cependant le père Guénée, qui se souvenait toujours du grand succès de son Tout Rouen y passera et La Bouille aussi, fit jouer, sous la direction du père Dupoux-Hilaire, un compatriote, ancien typographe au Journal de Rouen, une sorte de pièce locale, découpée dans l’Histoire de Rouen, de Fouquier. Cela s’appela successivement, sur l’affiche, les Huit âges de Rouen, puis les Six âges de Rouen, et enfin les Quatre âges de Rouen. C'était une sorte de défilé de faits historiques, entremêlés de ballets et de divertissements. Il y avait entre autres un certain tableau : Le saut du Conan, qui tantôt figurait dans le drame, où tantôt était supprimé. Vieilli, aigri, le père Guénée, qui dirigeait les répétitions au Théâtre-du-Cirque, était constamment furieux. Dupoux-Hilaire, en effet, avait réglé la pièce un peu. .. économiquement. Il y avait notamment un tableau final des « Grands hommes de Rouen » où Rollon figurait avec une cotte de mailles. .. En filet de pèche et Edouard Adam, l’inventeur de la distillation de l’alcool, avec une bouteille de cognac à la main ! Et allez donc !
Enfin au Théâtre-Français, on remit en scène une revue très amusante d’un revuiste très expert, auteur de métier, Emile Buguet, dont la devise était : « Le but de ma devise est un but gai. » Très laid, mais très vivant, très remuant, il traînait avec lui nombre de scènes toutes faites, toutes préparées, avec de nombreux lazzi et calembours. Son jeune fils, encore au collège, tenait à jour ces dossiers dramatiques dûment numérotés, avec des titres : Inauguration de statues. Querelles locales. Nouveaux noms de rues. Il y avait entre autres un rondeau sur l’air de la Corde sensible, à propos des falsifications des denrées alimentaires que Buguet avait servi dans toutes les villes de province, sur un mode sentimental :
La pièce de Buguet s’appelait : A qui le sucre de pomme ? parce qu’en entrant on distribuait à chaque spectateur un bâton de sucre de pomme. La scène d’entrée du Compère était vraiment ingénieuse. On voyait le Compère en habit bleu descendre d’un aéroplane sur la lanterne de la flèche de la Cathédrale, entouré par un essaim de petites femmes en hirondelles et en pigeons voyageurs. Il y avait aussi une scène du « Cours de Cuisine » , fondé par le brave docteur Laurent, où une foule de marmitons célébraient sa gloire, en frappant sur des casseroles et en chantant le motif final si enlevant du Jour et la Nuit:
N’oublions pas non plus en 1893, pour le centenaire du Théâtre-Français, la fameuse Revue des Éperlans, par Georges Noyer et Paul Delesques. Il y avait là-dedans un prologue très pittoresque où était évoquée la curieuse figure du comédien révolutionnaire Ribié. Ancien vainqueur de la Bastille, montreur de marionnettes, directeur de l’Ambigu, arrivé à Rouen en 1793, il y fit réhabiliter le comédien Bordier qui y avait été pendu comme auteur d’une émeute, et y créa le Théâtre-Français. .. Entre, parenthèses, il fut l’un des auteurs, avec Martainville, du fameux Pied de mouton, et sa seconde femme, Denise Forest, tint à Rouen le rôle de la Déesse Raison. Pour cette Revue des Eperlans, le peintre Vignet avait brossé à la hâte un superbe décor de la rue Saint-Romain. On se souvient encore du tableau vivant du Radeau de la Méduse, bien mis en scène, et de la chanson napolitaine Funiculi-Funicula, d’un rythme si. .. Entraînant, et des couplets que chantait Eugénie Nau, la future créatrice de la Fille Elisa, pour vanter un apéritif quelconque.
Voulez-vous que nous passions maintenant. .. En revue les dernières revues de l’année, principalement celles des Fantaisies lyriques, devenues Les Folies. Voici en octobre 1886 Rouen-Folies, par Georges Noyer et Jacques Ferny, dont la commère était la charmante Blanche Mery, et où un très plaisant ballet du maestro Collot-Bonnet représentait le carrousel militaire ; puis, le 2 décembre 1887, toujours par G. Noyer et Joseph Le Nègre : A qui le tour ? dont le compère était le Roi de Pique, tiré au sort parmi les spectateurs. Quelque peu politique et satirique, la revue, vivement attaquée, n’en fut pas moins très applaudie et tint longtemps l’affiche.
Viennent ensuite la célèbre revue : On demande un maire, dont le compère était Provost et la commère une fort jolie comédienne portant le travesti à tavir, Mlle Bassy. Comme apothéose, le Père la Victoire et une amusante parodie de Samson et Dalila.
Puis, un très gros succès, le 22 janvier 1891, Rouen fin de siècle. Paule Henry y symbolise la Presse rouennaise et La Vérité du monument de Flaubert, par Chapu. Un tableau final, L'Angélus, de Millet, admirablement mis en scène sur l’air : C’est la terre, était acclamé chaque soir.
En 1891, c’est Rouen s’amuse, toujours mené par Mlle Bassy ; on y applaudit la ronde du Conseil municipal, la vieille chanson de Bérat. Ma Normandie, et l’imitation d’Yvette Guilbert. Le rideau tombe sur la Flotte française à Cronstadt. Un 1893, sous la direction Grégoire, avec grand luxe, on monte les Rouengaines de l’Année, revue d’Ernest Morel et de Blondeau et Monréal. Le clou était une parodie bien drôle de Sigurd et les actualités : Le Tamaraboumdiay, les fistots du Bougainville, la cavalcade de Brézé. Même année, Rouenneries en gros, de Morel et de V. Meuay, le chansonnier du Chat Noir, avec une scène populaire sur le Pont-de-l’Arquet et une scène dans la salle entre le régisseur et un délégué sénatorial. En 1895, Rouen sur Scène, de Maxime Guy et Herbel. En 1896, une petite revue courte et spirituelle de Hugues Delorme, Chez la Cartomancienne et une autre par Morel et Barbé, très mordante et très railleuse. A la fin de la même année. Mme Cerny étant directrice, Rouen s’expose, d’Hugues Delorme et Paul Delesques, dont la commère était Mlle Humbers, et le compère, M. Grégoire, qui tuit le rôle légendaire du Père Malandrin. Voici encore le Rouen sans-gêne, de Morel et Noury, en septembre 1896, et. En 1897, sous la direction Dolne, c’est une petite merveille de grâce et d’esprit : Rouen sans pose, d’Hugues Delorme et de Raoul Lesens, qui, l’année suivante, fut suivie par Pourvu qu’on rigole, d’un nouvel auteur, le spirituel caricaturiste de la Cloche havraise, Albert René.
Arrêtons-nous ici ! … et contentons-nous de citer, en 1912-1913, l’amusante revue Folies en tête, qui unissait sur l’affiche les trois noms de Francis Marcel, de Jean Pierville et de H. Robdel. Que d’amusantes, fines et mordantes revues, charmantes en tous points, Francis Marcel n’a-t-il pas écrit, du reste, pour les soirées si courues de l'Hôtel de France ? Dans ce genre si difficile, si périlleux, comment ne pas se souvenir aussi de la mordante revue Les pointes de feu, du docteur Thibault, et ne pas citer les noms de nos principaux revuistes rouennais : Jean Wisky, Pierre Monnier, G. Néel, Karquel, le charmant et fin improvisateur Robert Delamare, Gontran Pailhès. Les fils de Francis Marcel, qui reprirent de si brillante façon et firent vibrer la firme paternelle. .. Comme vous le voyez, il y a encore de beaux jours pour la revue. .. à la Rouennaise !
Une vieille maison de toiles et de blanc bien connue à Rouen, la maison Renard et Carrière, a eu, un jour, l’ingénieuse idée de faire revivre, dans une vitrine de son étalage, rue de la République, l’ancienne industrie du tissage à la main, jadis si florissante en Haute-Normandie. Dans un cadre campagnard et pittoresque, avec son « vaisselier » garni d’assiettes fleuries, son horloge normande, ses murs en bauge, où se détachent quelques gravures populaires, le métier à tisser avec ses lames et son ensouple évoque une industrie rurale dont les développements furent des plus intéressants.
Le métier exposé sert au tissage des fils de lin, mais le tissage à la main se répandit surtout dans les campagnes et dans le Pays de Caux, quand le négociant Delarue — auquel Pierre Giffard voulait qu’on élevât une statue en or — eut fait filer 40 balles de coton, avec une chaîne de soie, bientôt remplacée par une chaîne de lin. Ne fut-il pas aussi l’inventeur de ces « siamoises » qui furent les premières rouenneries, répandues bientôt dans le monde entier, les Flandres, la Hollande, l’Espagne et ses colonies, nos Antilles françaises, sans compter les traitants de la côte d’Afrique. En 1787, la fabrique des toiles et des cotonnades de la Généralité était estimée à 500.000 pièces, valant par année de 45 à 50 millions de livres. Rouen qui possédait, en 1714, 1.581 métiers de siamoises, de fichus, de mouchoirs fil et coton, en possédait 3.495 en 1722.
Débordés par les commandes venues de toutes parts, c’est alors que l’industrie dut recourir, pour le filage et le tissage, à la main-d’œuvre campagnarde. Mais ce ne fut pas sans mal, sans une lutte incessante. Les propriétaires campagnards, les fabricants des villes ne voyaient pas d’un bon œil les villages ruraux se dégarnir de laboureurs, de journaliers et de domestiques. « On ne trouvait plus d’ouvriers pour réparer les granges, plus de vachers ou de berger* » , si bien que les fermes étaient « désertes de bestiaux » . Par tous les moyens possibles, le Parlement protesta contre cet abandon de la terre par les ouvriers agricoles. Il alla même jusqu'à proposer « de faire défense dans la campagne de carder et de filer aucuns cotons, même de fabriquer aucunes étoffes » . Par contre, l’administration soutint les fabricants et les ouvriers agricoles et s’opposa aux mesures trop draconiennes proposées par le Parlement, trouvant qu’il y avait intérêt à diminuer les prix de revient des objets fabriqués et à garder les bras nécessaires pour assurer la moisson.
Tous ces artisans campagnards, vers 1780, au beau temps de l’industrie textile, étaient surtout des fileurs et des fileuses au rouet, et leur nombre dépassait de beaucoup celui des tisserands. Des 188.217 personnes rémunérées par la toilerie aux environs de Rouen, presque toutes étaient occupées à filer, surtout les femmes, les enfants, les infirmes qui n’avaient point besoin d’apprentissage pour exercer ce métier. Les tisserands étaient donc moins nombreux et formaient un peu l’aristocratie du métier, mais ils étaient partout répandus dans tout le Pays de Caux. Arthur Young, à la veille de la Révolution, écrivait : « Tout le plateau, depuis Rouen, est un district plutôt manufacturier qu’agricole. Dans les ressources de ses habitants, la ferme vient après la fabrique. » Bientôt toute cette belle fabrique normande fut très menacée, à la suite du traité de commerce avec l’Angleterre en 1786, qui inonda le marché des étoffes de coton fabriquées à la machine, avec les tissages mécaniques créés par Hargreaves et surtout par Artwight, en 1760. Il fallut que l’antique rouet cédât devant la jenny d’Hargreaves et devant les machines créées par ce Brisout de Bameville, dont le nom a été donné à une rue de Rouen. Ce fut l’emploi de cet outillage nouveau, encouragé par Alexandre de Fontenay en 1786, par Pouchet, par Lemaître a Lillebonne, en 1802, qui détermina la concentration dans les usines de la filature, jusqu’alors dispersée dans les campagnes.
La disparition de la filature du coton à domicile, remplacée par le machinisme, venu de chez nos bons amis les Anglais, n’entraîna pas immédiatement la disparition du tissage à la main. Tout au contraire. La production des filés ayant augmenté, le tissage a la main augmenta en proportion. Les étoffes, par suite, devinrent plus belles et surtout plus variées. On en vint à imiter les tissus des Indes, à perfectionner le calicot, le madapolam. Yvetot, capitale du pays de Caux et les lieux circonvoisins, Autretot, Veauville-les-Baons, Bolbec, connurent alors une ère de prospérité extraordinaire.
Mais elle ne se maintint pas toujours, et, au cours du dix-neuvième siècle, le tissage à la main, dans les campagnes normandes, eut à subir bien des alternatives et des crises. La paix d’Amiens, en 1802, avait ramené l’activité et maintenu les salaires. La reprise des hostilités contre l’Angleterre, le blocus du Havre, interdirent l’arrivée des cotons en Normandie, en même temps qu’ils privaient notre industrie textile de ses débouchés aux Antilles, où se vendaient aux noirs tant de siamoises et de beaux madras. L’exportation des toiles bleues et des guinées, des gingats sur la côte d’Afrique, si active avant la Révolution, subit aussi le même sort.
Pendant toute la durée de l’Empire, la production redevint considérable, même réduite au marché français, à cause du Blocus continental, interdisant presque partout en Europe les produits anglais : tout au plus si les innombrables guerres raréfièrent la main-d’œuvre et dut-on, pour remplacer les solides gars cauchois enrégimentés dans les années napoléoniennes, employer les femmes et les enfants, qu’on se disputait alors à coups de salaires. En 1814, dit Sion, dans sa belle étude Les paysans de la Normandie orientale, les salaires des tisserands montèrent à cinq francs par jour. Il y eut alors une poussée formidable. Tous les paysans apprirent à tisser. Comme autrefois, lors de la prospérité du filage, on ne trouvait plus de charpentiers, de maçons, de couvreurs. Les populations côtières, du côté de Saint-Valéry et de Fécamp, se mirent à tisser. L’entraînement était si grand qu’on dut recourir à la main-d’œuvre des tisserands de l’Artois et du Cambrésis, où toutes les semaines, des rouliers allaient porter les chaînes, les tissures et. .. Les salaires. Eugène Noël, le charmant écrivain rouennais, dans son Rouen, Rouennais et Rouenneries, a raconté un voyage qu’il fit tout enfant, dans une de ces voitures, se rendant aux environs de Dieppe. D’autres convois allaient jusqu'à Péronne et Amiens. A un moment, en 1828, le préfet de la Seine-Inférieure, le baron de Vanssay, craignit même que toute la main-d’œuvre de l’industrie textile abandonnât la Seine-Inférieure, pour refluer vers le Nord. L’industrie lainière suivit alors la même progression et, malgré l’introduction de la machine, les tisserands à la main, dont on peut encore voir l’antique métier représenté sur les beaux vitraux de la pauvre église Saint-Etienne d’Elbeuf, se répandirent encore aux environs d’Elbeuf, de Louviers, de Darnétal.
Pendant une longue période, le tissage à la main, industrie familiale, s'étendit de plus en plus dans la campagne normande, mais eut à subir quelques crises, de 1830 à 1832, au moment de l'épidémie de choléra qui raréfia la main-d’œuvre, surtout dans les villes ouvrières, en 1839, en 1842 et aux approches de la Révolution, et des émeutes de Rouen, de 1842 à 1849.
A quel nombre, pendant ces moments de prospérité, s'éleva le chiffre des tisserands ? C’est une question assez difficile à résoudre, parce qu’on confond généralement, dans les statistiques, tous les ouvriers du coton, les fileurs et les tisserands.
A la fin de 1833, P. S. Lelong, dans ses Aperçus historiques sur l’industrie cotonnière, avance qu’il y avait, dans la Seine-Inférieure, 65.000 tisserands, et dix ans après, Lecointe, en 1842, réduit ce nombre à 30.500 seulement, différence qui rend ces évaluations assez douteuses. La mévente de 1842 ne suffit pas, en effet, à établir cette différence. Dans la Seine-Inférieure industrielle et agricole, Corneille dit qu’au temps le plus florissant de la rouennerie, l’industrie textile se chiffrait par un produit de 86 millions et que la main-d’œuvre figurait dans cette industrie pour 34 millions. Il estimait le nombre des ouvriers au métier à 45.340, hommes, femmes et enfants. Lors de la crise cotonnière, en 1862, l’enquête ordonnée semble avoir établi que la Seine-Inférieure comptait 81.239 ouvriers, « occupés en temps normal » , dont les familles représentaient, dit Sion, 223.754 personnes, soit un tiers de la population » .
Comment étaient particulièrement répartis les tisserands à la main, en dehors des centres de filature ? La plus grande partie occupait tout un large quadrilatère, qui correspond actuellement à la plus grande partie du Pays de Caux. Il était limité par la mer, au Nord ; par la route de Fécamp à Bolbec, à l’est ; par une ligne allant de Bolbec jusqu'à Yvetot et à Tôtes, au sud, et une ligne remontant de Tôtes jusqu'à Dieppe, à l’ouest. Pas une bourgade où, au beau temps du tissage à la main, on n’entendît claquer la navette. Un tiers des habitants de ces villages cousus et riches alors dépendait de l’industrie textile.
Dans le reste du département, le tissage à la main était moins répandu. A l’extrémité du département, dans ce qu’on nommait au Moyen-Age, le grouin de Caux, il n’y avait que cinq ou six communes, comptant une centaine de tisserands. Rien dans le canton de Montivilliers. A l’Est, dans le pays de Bray, dans les vallées de la Varenne, de la Bresle, de la Béthune, peu ou point d’industries textiles. Il fallait rejoindre la vallée de l’Andelle pour retrouver quelques centres de tisserands, groupés autour des usines.
Par une anomalie qui s’explique, autour de Rouen, il n’y avait que peu de tisserands à la main. Ceux-ci, étant généralement alors mal payés, préféraient être ouvriers fileurs dans les manufactures de Rouen, de Maromme, de Pavilly, où les salaires étaient plus élevés. L’introduction des chemins de fer, d’autre part, et rétablissement des principales lignes ferrées dans le département, n’eut aussi aucune influence sur la distribution des centres ruraux de tissage à la main et sur la multiplication des métiers à tisser. L’expansion des tisserands au métier dans le pays de Caux, avait été due surtout au « roulage » facile sur un pays plat, sillonné de bonnes routes dans tous les sens et aussi au peu de poids des étoffes transportées.
Quelle était la vie du tisserand campagnard, lors de l’apogée du tissage à la main dans les campagnes ? A l'époque du filage au rouet, dont nous avons parlé, l’union du travail des champs et du travail industriel était complète. Elle le fut moins, avec le tissage à la main.
Le prix d’un métier n'était pas très cher, 100 à 150 francs à Rouen en 1836, mais il était plus cher cependant que l’achat d’un rouet. De plus, il fallait au moins, d’après les Mémoires de l’ouvrier Noiret, un an d’apprentissage pour acquérir une véritable habileté technique.
Ce sont ces deux conditions qui créèrent peu à peu une classe d’artisans distincte de la classe agricole. Le tisserand n'était pas un ouvrier accidentel comme on est porté à le croire, c'était bien un ouvrier spécialisé. Quelques journaliers demandaient bien à l’industrie cotonnière un supplément de ressources, mais c'était la minorité. En 1851, dans le canton de Fauville, d’après les tableaux de recensement, ces ouvriers « à deux mains » étaient 210 contre 3.600 tisserands, fileuses, trameurs et trameuses de profession. Le tissage n'était donc pas une industrie de secours, un métier d’hiver, mais le gagne-pain de l’année. Tout au plus le tisserand cauchois abandonnait-il son métier pendant la moisson, où il se transformait en aoûteux, du mois de juin ou d’août jusqu’en octobre. Ces mois passés au grand air et au soleil étaient, pour eux, une station, une halte dans leur métier, presqu’un repos, sans compter qu’ils procuraient quelques profits en dehors de leurs salaires.
Plusieurs économistes, comme Sien, comme Levainville, dans son beau livre sur Rouen, ont décrit la vie intérieure et l’habitation du tisserand campagnard.
En passant, indiquons qu’en Angleterre, dès le XVIIIe siècle, l’industrie textile domestique entraîna la pire exploitation de l’enfance. Malgré tout, si puissante est la force d'épargne paysanne, que les tisserands à la main, surtout sous le premier Empire, parvinrent à devenir propriétaires de leurs maisons ou d’une petite ferme ; de même aussi, vers 1834, quelques tisserands de laine, aux environs d’Elbeuf. Enfin, on signale l’association de quelques paysans, dans le canton des Loges ou de Montivilliers, pour l’acquisition de petits domaines où ils cultivaient le lin, qu’ils rouissaient, teillaient, filaient et tissaient. Mais cette union de la culture et de l’industrie fut toujours rare chez le tisserand de cotonnades et de rouenneries.
L’un des agents essentiels de cette organisation du travail dans les campagnes était le porteur. C'était un type mi-paysan, mi-ouvrier, très curieux, très gai, très « allant » , aujourd’hui à peu près disparu et qu’on ne retrouve plus que dans quelques croquis ou lithographies d’Hippolyte Bellangé. C'était le messager souvent courtier et cultivateur, qui venait chaque semaine chercher dans les dépôts des fabricants, les chaînes, les tissures, souvent fabriquées dans les vieux logis à étentes de la rue Eau-de-Robec, pour les distribuer aux tisserands cauchois. Avec une probité proverbiale, il rapportait ensuite les pièces confectionnées aux fabricants en gros. Ils avaient leurs habitudes, leurs coutumes, leurs traditions. Ils correspondaient entre eux, par des coups de fouet sonores qui retentissaient sur les routes. Eugène Noël, qui avait connu toute cette vie des routiers et des porteux cauchois, avait même recueilli quelques-unes de leurs chansons de route, et il a décrit d’une façon très colorée, l’arrivée des porteux du Pays de Caux, la veille du vendredi, dans les grandes halles aux toiles et aux rouenneries de la Haute-Vieille-Tour, à Rouen.
Le progrès mécanique devait entraîner la disparition du tissage à la main. Chose curieuse, le premier tissage mécanique, composé d’une cinquantaine de métiers, fut monté à Fécamp, et en 1834, il y avait déjà, dans la Seine-Inférieure, 600 métiers à tisser. De 1840 à 1850, la décadence du tissage à la main s’accusa tout d’abord sur le littoral, de Fécamp au Havre, région qui avait toujours résisté à l’introduction de l’industrie textile, et où les artisans revinrent, pour la plupart, à la pêche. Cette industrie rurale résista mieux au centre du pays de Caux, bien que les petits fabricants campagnards, possesseurs de petits capitaux, étaient souvent ruinés les premiers.
Dès 1854, le préfet Le Roy affirmait que « le tissage à la main était condamné à disparaître, bien qu’il luttât en désespéré contre l’industrie des manufacturés » . Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, la grande crise cotonnière de 1863 fut plus désastreuse pour la filature que pour ce tissage individuel, et encore, en 1873, d’après Corneille, le nombre des métiers à la main dépassait celui des métiers mécaniques, 60.000 contre 12.764. Peu à peu cependant, la décadence s’accentua avec les nouveaux produits de Roanne et de Roubaix, qui venaient concurrencer nos rouenneries sur le marché colonial ; le tissage du lin disparut aussi à cette époque du canton de Montivilliers. Les statistiques relevées par Sion montrent que dans le canton de Yerville, on trouvait en 1906 : 17 ouvriers à Etouteville, au lieu de 150 en 1863 ; plus un seul à Ancretiéville-Saint-Victor et à Saint-Martin-aux-Arbres, au lieu de 1.015 ; un seul à Vibeuf au lieu de 3.801. A cette époque, Gustave Hutu, dans son Rapport sur l’industrie textile à Yvetot, fixait à 14 francs environ le salaire des bons ouvriers tisserands par semaine, pour un travail de 12 heures par jour.
La disparition des tisserands n’est pas encore complète et il y a toujours des métiers aux environs d’Yvetot, dans quelques communes où l’on façonne encore parfois des burnous, des haicks, des mouchoirs, des ceintures orientales. Parfois encore quand les autos ralentissent un peu dans la traversée d’un village cauchois isolé, on entend encore le bruit de la navette qui résonne. L'électrification départementale ne peut-elle apporter quelque modification dans cette industrie familiale ?
D’après des documents rouennais
Après l'échec de la tentative du roi Louis XVI pour gagner l'étranger et la fuite à Varennes, il n'était pas difficile de prévoir le sort qui attendait le monarque et sa famille.
On pouvait cependant compter que les Cours étrangères chercheraient à unir leurs efforts, pour agir en faveur de Louis XVI, dont la vie était dès lors menacée. Il n’en fut rien et les puissances européennes gardèrent, devant la Terreur qui s'étendait partout en France, une apathie incompréhensible. Seule, une cour ne resta pas indifférente vis-à-vis des dangers qui menaçaient Louis XVI, ce fut la Cour d’Espagne, qui soutint et encouragea une tentative particulière, à laquelle fut mêlée une vieille famille rouennaise, tentative bien conçue qui aurait eu de très grandes chances d’aboutir, car elle possédait les moyens les plus efficaces, et l’argent, le plus précieux des auxiliaires, ne lui faisait pas défaut.
Cette famille d’origine normande et qui plus est originaire d’Yvetot, était celle très connue des Le Couteulx, qui existe encore et dont un des ancêtres, déjà banquier à Rouen, en 1530, assura, au dire de Lescarbot, les navires de l’expédition de Jean Ango. Cette famille patriarcale des Le Couteulx comprenait une douzaine de branches ; les Le Couteulx de Canteleu, de la Noraye et du Molay, habitant Paris ; les Le Couteulx de Caumont et de Vèrclives, habitant Rouen ; les Le Couteulx des Muttes, de Marinval, de Bourseville, des Aubries, de Puy-Vallée, de Froissy, de Provendieu et de Verton. Vers 1780, cette famille était à l’apogée de sa puissance. Elle avait, en effet, fondé dans toute l’Europe des comptoirs de banques, succursales ou de correspondance, banques ayant conservé une haute réputation d’habileté, d’intégrité et de probité. L’abstention de la maison Le Couteulx, dans l’entreprise aventureuse de Law, avait encore augmenté sa renommée universelle en France et même en Amérique. En Espagne, la maison Le Couteulx avait à Cadix, une correspondance particulière avec la banque de Saint-Charles.
C’est par elle que la Cour d’Espagne résolut d’intervenir pour arriver à sauver Louis XVI. Elle était, en effet, dès 1788, en relations avec cette banque et avec la maison Le Couteulx de Paris, représentée alors par J. Barthélémy Le Couteulx. Dès le 20 avril 1788, le comte Fernan-Nunez, ambassadeur de S. M. Catholique à Paris, écrivait à MM. Le Couteulx à Paris, en accompagnant sa lettre d’un extrait des dépêches de M. Le comte de Florida-Blanca, datée de Madrid, du 28 mars, qui autorisait cet ambassadeur à disposer de toutes les sommes dont il aurait besoin pour le service de la Cour. Il ajoutait qu'à cet effet la banque de Saint-Charles, établie à Cadix, lui donnerait chez ses correspondants, à Paris, le crédit nécessaire. Quelque temps après, la banque de Saint-Charles faisait passer à MM. Le Couteulx, la copie d’un ordre royal qui l’autorisait sans aucune limite, à payer à l’ambassadeur d’Espagne tout ce qu’il leur demanderait pour les frais occasionnés pour la tentative qui devait sauver Louis XVI. Mais, dès 1791, le comte de Fernan Nunez, ambassadeur d’Espagne, abandonnait le Paris révolutionnaire, pour se rendre à Nice, et bientôt le chargé d’affaires Domingo de Yriarte se retirait également.
Restait le chevalier Ocaritz qui seul et presque sans auxiliaire, allait se charger d’exécuter une sorte de projet politique, conçu dans le but d’assurer légalement la vie de l’infortuné monarque, menacée de tous côtés. Une note, adressée le 3 janvier 1793, par le chevalier Ocaritz au duc d’Alcadia, va nous apprendre en quoi consistait cette ultime tentative.
On comptait sur l’envoi d'émissaires et d’agents, pour déterminer cette décision favorable en faveur de la famille royale : coût, 50.000. Pour les cinq départements du Midi visés, c'était une affaire de trois millions et c'était une bonne affaire, parce que les députés du Midi avaient la plus grande influence dans la Convention Nationale, à cause de leurs fédérations. Il y avait enfin un subside de 100.000 livres pour celui qui ferait adopter le seul mode de scrutin favorable à la décision attendue, c'était celui du scrutin secret. Si on avait, en effet, admis le vote par appel nominal, ou par oui et par non, il ne fallait pas s’attendre à obtenir un heureux résultat. Tout, au contraire, aurait été définitivement perdu.
Pour assurer l’exécution de ce plan, arrêté dès le mois d’octobre 1792, le chevalier Ocaritz vint trouver Barthélémy Le Couteulx de Canteleu, et lui demanda de mettre à sa disposition deux millions pour une affaire secrète. Au surplus, sous le sceau du secret, il confia à Le Couteulx de Canteleu, et à son cousin et associé, Le Couteulx de la Noraye, le but urgent de l’affaire. Ils y souscrivirent immédiatement. Aussi bien, les deux Le Couteulx étaient d’ardents et de fidèles royalistes, qui n’avaient pas craint d’affirmer leurs opinions. Au moment du retour de Varennes, lorsque le Roi rentrait aux Tuileries, les grenadiers de la Garde nationale, entourant la voiture, menaçaient Louis XVI et, à grands cris, réclamaient qu’on leur livrât les trois gardes du corps qui accompagnaient la famille royale. Désigné par le président de la Constituante pour aller interposer l’autorité dans cet effrayant tumulte, Barthélémy Le Couteulx avait été assez heureux pour faire entrer les enfants du Roi et le Roi lui-même aux Tuileries, en les couvrant de son corps, contre les gardes nationaux révoltés.
Barthélémy Le Couteulx ne cachait point, du reste, son opinion, et au moment même où allait commencer le procès de la royauté, il publiait, sous sa signature, une éloquente Défense de Louis XVI, qui était une très ingénieuse plaidoirie de faits. Dans ce factum, qui fut distribué à tous les membres de la Convention, Barthélémy Le Couteulx soutenait une suite de propositions s’enchaînant les unes aux autres et d’où il résultait que le Roi ne pouvait être légalement poursuivi. Le Couteulx, en effet, établissait : 1° que nul ne peut être condamné que par une loi ; 2° qu’il n’existe de loi concernant le Roi que depuis la Constitution ; 3° qu’au terme de cette loi, le plus grand crime d’un souverain n’emporte que la privation de la royauté ; 4° que cette loi n’a point été abrogée et qu’elle doit, par conséquent, avoir son application ; 5° qu’il doit paraître inutile de procéder à son jugement parce que la royauté est abolie.
Le consul d’Espagne Ocaritz continuait à agir dans le sens que nous avons indiqué ; il intervenait auprès de la Convention, et demandait au gouvernement espagnol de retirer ses troupes de la frontière française, afin de bien établir sa neutralité, dans l’intérêt du roi Louis XVI, de la Reine et de la famille royale. Au commencement de janvier 1793, deux millions trois cent mille francs avaient été versés à Ocaritz qui faisait des ouvertures secrètes à plusieurs membres influents de la Convention, dont nous ne connaîtrons jamais les noms. Entre temps, on persuada à Ocaritz que les fonds qu’il avait recueillis seraient mieux employés dans les Assemblées primaires, sur lesquelles la Convention se déchargerait des lourdes responsabilités du procès de Louis XVI. Le chevalier Ocaritz, en cette circonstance, crut devoir ralentir son action et attendit les événements. Or, la Convention, dominée par la terrible et implacable Commune de Paris, rendit tout à coup un décret par lequel elle se réservait de juger le roi.
Dans une brochure sur cette Tentative en faveur de Louis XVI, publiée en 1909, et à laquelle nous avons emprunté de nombreux détails, extraits des papiers du comte Le Couteulx de Canteleu, nous voyons que le chevalier Ocaritz, pâle, défait, désespéré à l’annonce de cette nouvelle, se rendit chez Barthélémy Le Couteulx. Il lui demandait de lui compter immédiatement 500.000 francs, afin d’obtenir, dans l’intérêt de la vie du Roi, le concours immédiat d’un membre de la Convention. La somme lui fut remise, l’hésitation n'étant pas permise, vu la gravité des circonstances. Dans son trouble, Ocaritz s’adressa au conventionnel Chabot, l’ancien capucin de Rodez, violent, audacieux et redouté, qui passait pour accessible à des offres d’argent.
La démarche fut faite auprès de Chabot, mais d’après sa propre déclaration au procès de Brissot et des Brissotins, n’aurait pas été agréée.
Chabot ajoute qu’il rejeta avec horreur ces propositions et qu’il aurait fait sur-le-champ arrêter Ocaritz, si le Comité de sûreté générale eût été mieux composé, mais, dit-il,
On avait tenté d’offrir de l’argent à Chabot, pour déterminer une émeute, qui, à la séance du soir, aurait fait rapporter le décret rendu le matin par la Convention. On comptait pour cela sur certains agents provocateurs, qui auraient été salariés dans ce but. Or, ces agents étaient déjà au service de la Commune pour une besogne contraire.
Tout était dès lors irrémédiablement perdu. Chabot, pris de peur s'était récusé, évitant d’avoir aucune rencontre avec Ocaritz, et se couvrant, par sa déposition au procès de Brissot, ainsi que nous l’avons montré. Le 16 janvier 1793, la Convention décréta que Louis XVI est coupable, et le 18, prononça à la pluralité des voix la peine de mort. Le 17, elle refusa la lettre d’Ocaritz tendant à sauver le Roi, qui décidément le 21 janvier, fut exécuté.
Et dès lors, les dénonciations contre tous les auteurs du complot pour sauver Louis XVI, suivent rapidement et dès le 2 frimaire an II, Lovera Le Couteulx de Canteleu, Le Couteulx du Molay, Pourrai et Lalande sont dénoncés par Ducange comme agents espagnols. Sont incarcérés immédiatement, le banquier Magon de la Balue, l’ami, l’associé des Le Couteulx, sa fille, la marquise de Saint-Pern Mme de Cornulier et ses petits-enfants, Magon de la Blenais, son frère aîné. Tous furent exécutés, sauf Mme de Cornulier, qui obtint un sursis, à cause de sa grossesse, grâce à une motion de Pons de Verdun, annulant les décrets de mort contre les femmes enceintes.
Laurent Vincent Le Couteulx de la Noraye, le 13 frimaire, était arrêté ainsi que son cousin Barthélémy Le Couteulx de Canteleu et tous deux sur l’ordre du Comité de sûreté générale, incarcérés à la Maison de suspicion de la rue de la Bombe, et ensuite conduits à la maison d’arrêt de la Conciergerie du Palais de Justice. En même temps, des commissaires furent envoyés dans leurs logis pour faire des fouilles dans leurs caves, pour enlever les parquets, les lambris, pour y recueillir les papiers, les correspondances et l’argent de l'étranger.
Demeurés onze mois à la Conciergerie, Laurent Le Couteulx et Le Couteulx de Canteleu furent vingt fois menacés de mort, mais grâce à l’intervention toute puissante de Fouquier-Tinville, reconnaissant aux Le Couteulx des services rendus, purent attendre la réaction thermidorienne. Par un stratagème bien connu, leurs dossiers furent toujours placés au-dessous des liasses d’accusation. C’est grâce à la même intervention que Mme Le Couteulx de Canteleu, née Cléronde de Sermentot, seconde femme de Barthélémy Le Couteulx, correspondait avec son mari, sur des cartes à jouer et à lui faire passer du linge, des effets, et jusqu'à des aliments. Pendant cette longue détention, le condamné parvint même à faire parvenir à sa femme son testament, dans lequel il recommandait sa vieille mère, âgée de 71 ans. « Adieu, disait-il, reçois le dernier baiser, il est tendre et pur. Mon cœur périt, mon cœur s’envole. Mon cœur ne te quitte pas ! »
Barthélémy prévoyait la mort, mais non le 9 thermidor. Les deux cousins furent alors sauvés, surtout par l’intervention inattendue de Mme Tallien, son ancienne pupille. Thérèse Cabanis—Mme Tallien—était en effet la fille de François de Cabarrus, banquier à Madrid, conseiller du roi Charles IV. Son père, ami des Le Couteulx, avait confié la belle jeune fille à Barthélémy Le Couteulx, qui lui fit épouser son propre cousin, Jean-Jacques de Fontenay, fils d’un président à la Cour des Comptes, le 21 février 1788. Devenue l’amie et la femme de Tallien, on sait qu’elle exerça son influence pour sauver la vie de nombreuses victimes. Elle mérita le beau titre de Notre-Dame-de-Thermidor. On sait que devenue, plus tard encore, princesse de Chimay, elle fut réputée aussi bonne qu’elle avait été belle et continua à protéger toute la famille des Le Couteulx.
Laurent Le Couteulx de la Noraye, sorti des prisons révolutionnaires, ne jouit pas longtemps de sa liberté. Sa femme ne lui survécut guère. Sa femme, seconde fille de la belle Mme Pourrat, femme d’un banquier, était la charmante Fanny, aimée d’André Chénier, qui lui a dédié tant de strophes, pendant ses villégiatures au Château de Luynes. Elle devait, elle aussi, mourir jeune. Sa sœur était la belle Mme Hocquard, d’une beauté très fine, dit Sainte-Beuve, dont David a fait un portrait d’une extrême délicatesse. De toute cette famille, seul survécut Barthélémy Le Couteulx de Canteleu, qui parcourut encore une longue et brillante carrière politique. Membre et président du Conseil des Cinq-Cents, préfet de la Seine, membre et régent de la Banque de France, il servit fidèlement l’Empire, puis dès le retour des Bourbons, auxquels il avait donné tant de preuves de fidélité et de désintéressement, fut nommé membre de la Chambre des Pairs.
Est-il besoin d’ajouter que sous la Restauration, Barthélémy Le Couteulx engagea un procès avec la Banque Saint-Charles d’Espagne, afin de rentrer dans les sommes avancées au chevalier Ocaritz, mais qu’en dépit des efforts de son avocat, il ne put obtenir gain de cause ?
On ne peut guère se figurer la variété et la fantaisie des noms de lieu, dans notre beau pays de France. Suivant les contrées, les langages qui y ont été parlés, les races qui s’y sont succédé, les noms de lieux, depuis ceux des grandes villes, capitales parfois d’une province, jusqu’aux moindres hameaux, aux moindres écarts, à la moindre ferme isolée, ont été déterminés par des lois philologiques qui ne sont pas toujours identiques suivant les contrées. A. Longnon, dans la préface du Dictionnaire topographique de la Marne, qui est un modèle de classement, a donné quelques notions sur l’origine et l'étymologie des noms de communes : origine gauloise et gallo-romaine, romaine, germanique et gallo-franque, romane, origines purement françaises. À côté des noms pour ainsi dire ethniques, il y a encore ceux provenant, par exemple, de l’aspect et du groupement des habitations, de la situation topographique, de l’aspect du sol, des bois, des monticules. Et ce n’est pas tout. Parfois aussi la pure fantaisie, le caprice populaire, se répandant en grasses plaisanteries, est venu qu’on appelle la toponymie française.
Toutes ces considérations philologiques ne manquaient point, du reste, d’une certaine ingéniosité fort originale. On sait, en effet, que les étymologistes des noms de lieu sont gens imaginatifs et ne sont jamais à court d’explications et de bonnes raisons pour appuyer leurs dires. Au XVIe siècle, particulièrement, les humanistes eurent de délicates trouvailles, comme celle, par exemple, qui fait venir poétiquement le nom de Louviers, de Louviers-le-Franc, la vaillante petite cité du moyen-âge, de deux termes latins, harmonieusement agencés : Locus Veriss, « L’endroit du printemps » ! Or, dans l’origine étymologique du petit village d’Eauplet, qui allongeait ses prairies et ses jardins fleuris le long des pentes descendant jusqu'à la Seine, rien ne se rapporte, de près ou de loin, aux Plaids de l’abbesse du Prieuré de Saint-Paul, dépendant de l’abbaye de Montivilliers. La juridiction conventuelle n’est pour rien dans la détermination du nom de lieu, qui existait bien avant la création des plaids !
Et, du diable si on peut se douter de la dénomination primitive du hameau d’Eauplet dépendant alors de Blosseville ! Elle est tout à fait imprévue par sa trivialité, inattendue même en un temps où les oreilles ne se froissaient guère, contraire au bon goût et même sière, évoque un terme—oh très français ! —que Louis Veuillot fut peut-être le premier à imprimer dans le Mémorial de Rouen, et que Victor Hugo, dans le récit de la bataille de Waterloo, des Misérables, a immortalisé pour jamais ! « Défense de déposer du sublime dans l’histoire. »
Qu’on le veuille ou qu’on se refuse à reconnaître cette étymologie, Eauplet, village charmant, où les fleurs abondaient, écloses à l’abri des grands escarpements de la Côte Saint-Catherine ; Eauplet et ses prairies bordées de peupliers frissonnants et de saules, et étoilées de fleurettes légères ; Eauplet et ses sources murmurantes ; Eauplet s’appelait en toutes lettres : Merdepluet, et Merdepluet est l’explication d’Eauplet et la transformation du premier terme dans le second.
N’allez pas croire que cette dénomination ancienne du village de la banlieue de Rouen soit un sobriquet, une appellation satirique et malveillante, comme Canel en a recueilli d’assez nombreux exemples dans son Blason de Normandie! Non, cette désignation scatologique est bien appropriée et déterminée par les plus anciens, les plus sérieux, les plus graves documents de l’histoire la plus reculée. Il y a même quelque ironie à contempler les feuillets en parchemin du Cartulaire de l’abbaye de la Sainte-Trinité-du-Mont-de-Sainte-Catherine, le plus antique de tous les cartulaires normands, où s'étale ce mot, le fameux mot en belles lettres onciales, nettes, élégamment formées au feuillet 12 (pièce XXVII, page 435 de la copie annotée de Deville) . On y voit que
Est-il besoin d’ajouter que cette charte porte le sceau du comte Guillaume et de l’archevêque Mauger, de Raoul de Warenne, de Béatrice, sa femme, de Roger, de Hubert, fils de Thurold, du forestier Warnerius et de bien d’autres ? Que, du côté des moines, il porte les sceaux du Sénéchal Richard, des Cuisiniers Bernard et Ansfred, d’Ascelin et de Raoul, fils de Benzelli.
On sait que ce Cartulaire de l’abbaye de la Trinité-du-Mont-de-Sainte-Catherine conservé aux Archives départementales de la Seine-Inférieure, comprend surtout les donations faites par les ducs normands, à cette abbaye. Sous sa couverture moderne en maroquin rouge, c’est un petit in-folio de la fin du XIe siècle, qui va de 1030 à 1091, d’une belle conservation, sauf quelques feuillets endommagés en tête. L’ensemble, avec son mélange de capitales rubriquées ouvertes, et d’onciales, est vraiment très agréable. Pour l’histoire de l’abbaye-forteresse dominant le Mont-de-Rouen, il contient nombre de pièces intéressantes, qui touchent à des paroisses ou à des biens aux environs et aussi à divers endroits du pays de Caux. Ce Cartulaire, peu volumineux, a été publié en 1841, dans la collection des Documents inédits de l’Histoire de France, à la suite du Cartulaire de Saint-Bertin (tome III) , d’après les copies et les notes de Deville.
Parcourons encore quelques pages et nous allons trouver une nouvelle mention d’Eauplet, sous sa dénomination primitive, dans un acte du folio 18, classé XL. P. 445, dans le texte de Deville.
Au bas de l’acte, se trouvent les sceaux de Roger, de sa femme et de ses fils et comme témoins le prêtre Gislebert, Ricard de Bloville, Warnerius le Forestier, Richard le Sénéchal et Bernard, le Cuisinier. Reproduisons le texte latin assez court.
Mais voilà un acte très ancien, très précis, encore plus déterminant, encore plus vénérable où se rencontre aussi ce terme saugrenu de Merdepluet pour désigner Eauplet. C’est une charte de Henri II, roi d’Angleterre, duc de Normandie, datée du 6 octobre 1174, à Caen, qui figure dans le grand recueil des Actes de Henri II, œuvre posthume de Léopold Delisle, publié par Elie Berger, 1920 (tome II, p. 17) . Somme toute, c’est le vidimus d’une charte du roi d’Angleterre Henri 1er, pour les religieuses de Saint-Paul, hors de Rouen. L’original est perdu, mais on en trouve une copie du XIIIe siècle, dans le registre E de Philippe-Auguste, aux Archives nationales. J. J. 26, folio 154 et aussi dans Martène, Amplissima Collectio, T. I. , col. 945, et aussi dans une sorte de recueil qu’on appelle le Cartulaire de Saint-Paul, et qui a été inventorié sous ce titre par M. Ch. De Beaurepaire.
Le souverain Henri II confirme tous les biens que la Prieure et les religieuses de Saint-Paul hors de Rouen tenaient de son aïeul Henri Ier, biens, hommes, terres, soit en bois, soit en eaux et rivières et il empêche, sous des peines sévères, de restreindre les libertés qu’il leur a accordées. 11 ordonne qu’on garde et défende partout cette église, ce couvent et cette Prieure, partout où elles seront.
Comme témoins, Geoffroy Ridel, évêque d’Ely, qui a souscrit cette pièce avec son titre d'évêque, ce qui date l’acte, après le 6 octobre 1174, époque ou il a été sacré évêque de Bayeux. L’acte latin de Henri II se termine par la menace d’une amende de 100 onces d’or, dont seraient frappés les malveillants qui troubleraient les religieuses de Saint-Paul dans la jouissance de leurs droits. Dans l’introduction aux Actes de Henri II, Léopold Deliste, parlant de cette clause dit que l’amende doit être une vieille clause comminatoire, mais que, dans toutes les chartes de Henri II, on chercherait vainement une délimitation de terrain analogue à celle qui est assignée aux religieuses de Saint-Paul, pour la jouissance de leurs droits sur le gibier, et qui s'étend sur cette fameuse terre de Merdepluet.
D’où diable pouvait bien venir cette dénomination bizarre et inusitée ? Y avait-il sur ces terrains quelques heurts d’ordures publiques. .. Comme il en existe actuellement ou comme était jadis l’ancien Trou d’Enfer ? Y avait-il sur les pentes de la colline ou se dressait l’abbaye de Sainte-Trinité-du-Mont, les écoulements et les évacuations des latrines, situées dans les tours d’angle ? Les eaux ferrugineuses d’Eauplet, qui déposaient souvent dans leurs canaux d’amenée une bourbe rougeâtre et jaunâtre, ont-elles valu à l’endroit où elles coulaient, ce sobriquet injurieux ? Bien souvent, plus tard, on a décrit l’aspect des fontaines « rouillées » la fontaine Saint-Paul et la fontaine Voisin, décrites par Le Pigny, par Jacques Duval, par de Hauppeville, par Paulmier ?
Toujours est-il qu'à partir d’une certaine date, le Merdepluet des Cartulaires normands se métamorphosa en un terme beaucoup plus convenable et que le terme scatologique est remplacé par l'Aqua simplex, incolore et inodore. .. Ce qui n'était pas le cas auparavant. Merdepluet devient Aqua pluet, puis, avec des variantes : Eaupluet ; In villa de Eaupluet, 1234 (fonds de Montivilliers) ; Eaupluet, 1253 ; Eauepluet, 1254 ; Aqua pluet, 1271 ; Eaupleut in pana Sancti Pauli, 1292; Apud Eauepluet supra Secanam, 1290, dans le Cartulaire de Saint-Paul ; Aienepleut (Etat du domaine XIIIe. Folio 32 vo) ; Blovilla au hamel d'Eauepluet (Fond de Sainte-Catherine, réuni aux Chartreux 1410) ; Apud Eaupluet in parrochia de Blovilla, 1242 (Long rôle de fond de Montivilliers réuni aux Chartreux) , que nous citons d’après le Dictionnaire topographique de la Seine-Inférieure, de M. Charles de Beaurepaire, resté inédit.
En réalité, on peut croire que le changement de Merdepluet en Eauplet se fit à la suite de la publication de quelques bulles confirmatives des Papes, qui auront trouvé ce nom de lieu quelque peu irrévérencieux et malséant et l’ont remplacé par un terme plus convenable. La bulle du pape Eugène, en 1144, dit, en effet : Duas partes décimae, de Blovilla et Maisnileio et de Aquapluta et de Escurra, et la bulle du pape Adrien, en 1156, répète les mêmes termes, qu’on retrouve aussi dans le Terrier de Saint-Michel-du-Mont-Gargan (p. 41) . De là, on peut inférer que c’est la chancellerie papale qui a. .. Adouci le nom d’Eauplet qui bravait alors un peu trop l’honnêteté ! Telle serait l’origine véritable du nom du hameau d’Eauplet, qui devrait un peu à une haute intervention, sa réhabilitation nominale. C’est, croyons-nous, l’avis d’un linguiste très distingué, Antoine Thomas.
Bien d’autres dénominations de noms de lieu ont des origines aussi scatologiques que l’Eauplet moderne. Que de ruisseaux, de petites rivières françaises, traversant des cités, où elles servaient d’exutoires pour les immondices, que de petites agglomérations urbaines ont pris un nom aussi inconvenant et méprisé, dont la ter-| minaison change souvent avec les formes des patois méridionaux ! N’y eut-il pas une petite ville de Merdailhac, dans le Midi et une Merdosa villa, dont on traduit le nom par le terme plus euphonique de « Bonne ville » ?
Que de noms de rues et de ruelles, surtout dans les vieilles cités françaises, portent encore des noms et des appellations parfois altérées ou détournées de leur sens initial, mais qui sont inspirés par des équivoques gaillardes ou par des gauloiseries un peu inconvenantes, mais non sans quelque saveur !
Qu’on veuille donc bien excuser cette chronique un peu scabreuse, mais cette dénomination d’Eauplet, si voisin et si souvent mêlé à l’histoire de Rouen, méritait d'être étudiée dans ses origines précises. N'était-il pas aussi curieux de montrer comment le nom actuel du joli hameau dépendant de Bonsecours était venu se substituer à la dénomination primitive et populaire, si bizarre et incongrue fût-elle ?
Malgré l’esprit de Locarno et les entrevues de Thoiry, il se prépare chaque année un grand mouvement offensif pour le printemps. De nombreuses réunions régionales ont lieu à Paris et une grande assemblée générale décide de l’ouverture des hostilités ; déjà des dépôts d’armes et de gaz asphyxiants sont préparés, comme s’il s’agissait de révolutionner la Catalogne !
Rassurez-vous, il s’agit simplement de déclarer la guerre. .. Aux campagnols, ces rats des champs qui causent, tous les ans, des milliers de francs de dégâts, non seulement en France, mais dans le monde entier, dont ils ravagent toutes les richesses agricoles. Il s’agit d’organiser contre ces dévastateurs, un front unique et il est bon de prendre ses précautions. C’est pourquoi les directeurs des Services agricoles de vingt-six départements étaient réunis un jour en un congrès général à Paris, où a été proclamée la « guerre sainte » … contre le petit rat des champs, grand destructeur de blés et de céréales.
Dans les départements qu’il hante, si l’on totalise les estimations des directeurs agricoles présents à la conférence, les ravages s'étendent au moins sur 600.000 hectares. Dans ce trop vaste domaine, les années où les campagnols pullulent, soit parce que l’hiver fut doux ou la terre sèche, soit par suite d’une sorte de cycle qui les multiplie particulièrement tous les trois ans, les récoltes peuvent être anéanties. Il n’est pas exagéré de dire, comme le répétait un parlementaire à la Chambre, « que ces ravageurs nous obligent à acheter du blé à l'étranger » . Il y a quelques années, en Normandie, en certains coins, les campagnols s'étaient multipliés au point de devenir un véritable fléau. Toute une partie du pays de Bray, depuis Buchy, Bellencombre, jusqu'à Saint-Saëns et Clères, fut ravagée par les bandes de ces animaux nuisibles. Dans le Calvados, dans le canton de Douvres et dans toute la plaine de Caen, les terribles rongeurs, sur 3.000 hectares, ont causé plus de 2 millions de pertes en quelques jours.
Ces campagnols, un peu semblables aux souris, mais plus forts, plus trapus, un peu roux ou d’un blanc sale, avec des molaires terribles en dents de scie, coupant et détruisant tout, sont répartis en plusieurs espèces différentes et on les rencontre dans le monde entier. Il en est de montagnards, qui habitent les Alpes et les Pyrénées, jusqu'à 4.000 mètres au-dessus de la mer, à la limite des neiges perpétuelles. Dans les auberges des sommets, dans les chalets abandonnés, dans les abris ou dans certaines grottes habitées, ils détruisent les provisions de bouche qu’on ne peut mettre à l’abri de leur voracité. Il en est d’autres espèces qui se sont propagées en Asie, en Chine et jusque sur les pentes de l’Himalaya, où pullulent ces « bolcheviks » du monde animal.
Il en est, dans l’Amérique du Nord, qui rongent intérieurement d'énormes arbres, quand ils ne dévorent pas l'écorce extérieure. Ils parviennent ainsi à les abattre. Mais parmi les campagnols de tous poils, le plus dangereux et le plus nuisible, est bien le campagnol des champs, celui que chantèrent Esope, Horace et La Fontaine :
Et, en effet, le campagnol des champs mange tout à loisir, pullulant et se reproduisant avec une effrayante rapidité. Un seul couple, affirme-t-on, produit trois cent petits, et ces tout petits commencent à ronger dès l'âge de deux mois. Par les galeries souterraines et tortueuses où ils gîtent, ils gagnent les champs cultivés où ils dévorent tout, déracinent les plantes, coupent les tiges des céréales, dépouillent les épis de leurs grains et s’attaquent même aux semailles. Dans leur terrier compliqué, par leurs galeries, s'étendant souvent très loin, ils transportent tout ce qu’ils ont dévasté, dans une place intérieure, véritable magasin de vivres et vont grignoter ces vivres de conserve dans une sorte de cogna de repos. Si les labours, à certaines époques, les forcent à s’exiler ou à s'éloigner, ils abandonnent la partie momentanément. Ils s’en vont plus loin, dans les terres en friche abandonnées, dans les vieilles prairies, d’où ils repartent pour de nouvelles conquêtes et de nouveaux ravages ! Leur plus belle campagne fut en 1801, où les campagnols envahirent la France du Nord, de l’Est à l’Ouest. Ils firent, dans quinze communes de Vendée, des dégâts qui s'élevèrent à 3 millions en quelques jours.
Que n’a-t-on pas essayé, du reste, contre les campagnols envahisseurs ? On a tout d’abord compté sur l’hiver, le général Hiver, quand il congèle leurs terriers, ou sur la neige, qui inonde leurs galeries et les noie ; on a compté sur les oiseaux de proie, sur les renards, les belettes, mais tout cela est inefficace. Il a fallu, de tout temps, avoir recours à des moyens de destruction artificiels.
Pour les combattre, on a, en effet, des armes modernes. M. De Buffon, intendant du jardin Au Roi, chassait ainsi le campagnol : il prenait une lourde pierre plate et la posait inclinée sur une bûchette verticale. Sous la pierre, il mettait une noix attachée à la bûchette. Le campagnol venant grignoter la noix, faisait choir sur soi la pierre plate. Qu’on ne sourie pas de ce moyen ! Buffon affirme qu’il assommait ainsi 100 campagnols par jour sur 40 arpents de terre. Le procédé est encore en usage. Mais on a trouvé mieux.
L’empoisonnement par le blé arseniqué, par les pâtes phosphorées, par le pain baryte trempé dans du lait ou dissous dans du carbonate de baryte. On emploie la noix vomique et même les gaz asphyxiants, tantôt à l’acide sulfureux et tantôt la chloropicrine et l’aquinite très lourds, très toxiques, mais coûtant très cher. Lors de la dernière invasion campagnolesque en Normandie, on usa surtout du virus de Danyz, fourni par les services de l’Institut Pasteur. Il communique une maladie contagieuse qui se répand vivement, les campagnols, gent vorace, dévorant leurs congénères. Le virus est contenu dans un bouillon de culture qui, mélangé avec de l’eau, imprègne des graines d’avoine aplatie, dont les campagnols sont très friands. Un des avantages de ce virus est qu’il n’affecte pas les animaux domestiques.
Actuellement, un autre savant de l’Institut Pasteur, M. Salimbeni, cultive dans son laboratoire un virus qui donne également aux rats des champs une épizootie contagieuse et mortelle. Elle les tue en trois jours. Un chroniqueur du Temps nous apprend que notre concitoyen, le savant M. Régnier, directeur de la Station entomologique de Rouen et du Muséum de Rouen, s’est appliqué à la tâche délicate de préparer le virus en quantités industrielles.
Ces invasions de rats campagnols et rongeurs, qui surgissaient tout à coup, au moyen-âge, soit dans les campagnes d’Italie ou encore dans les plaines de Sibérie, où ils ravageaient tout sur leur passage, étaient considérées, dans l’antiquité et dans le moyen-âge, comme de véritables calamités publiques. Les anciennes chroniques des abbayes les citent, en effet, souvent, comme des fléaux de Dieu ou des punitions célestes souvent immérités. ..
Mille superstitions, populaires, traditionnelles ou religieuses, s’attachaient donc à ces apparitions soudaines de campagnols dévastateurs. On était tout d’abord persuadé—et Thiers en parle dans son Traité des Superstitions — que certaines gens, mendiants et malandrins, avaient le pouvoir d’envoyer chez leurs ennemis des bandes de rongeurs dont on ne pouvait se défaire. Aussi se gardait-on de refuser l’aumône aux passants mal vêtus et aux quémandeurs courant la campagne, de peur qu’ils ne fassent arriver les rats. Dans le Bessin, dans le Cotentin, en Sologne, les sorciers envoyaient ces rongeurs en troupe. En Ile-et-Vilaine, comme dans la Mayenne, les sorciers pouvaient ou les attirer ou les éloigner comme ils voulaient, suivant leur pouvoir magique. Quand les rats étaient accourus ainsi dans les terres de la campagne par sorcellerie, les chats n’y touchaient plus et ils était alors impossible de s’en débarrasser, tant que le sort n’avait pas été levé. N’allez pas contredire ces émigrations de rats ! Nombre de gens témoignent avoir assisté à ces randonnées de bêtes malfaisantes. Une paysanne de Basse-Normandie, écrit J. Lecosur dans ses Esquisses du Bocage, dit avoir vu un vieux mendiant marcher lentement par un chemin creux, suivi de tout un cortège de rats dont les premiers avaient le nez sur les talons de ses sabots. Dans le Bocage normand, le « meneur de rats » , car il y avait des « meneurs de rats » , comme des « meneurs de loups » , recommandait à celui qu’il rencontrait de ne pas faire de mal à ces animaux, surtout aux derniers qui étaient souvent des rats boiteux, se transformant en horribles dragons ! !!
Toujours dans le Bocage normand, pour expliquer la présence des campagnols envahisseurs, on racontait que les sorciers malfaisants pétrissaient l’argile en forme de rats ou de souris. Quand ils avaient soufflé dessus, en prononçant quelques paroles, l’argile s’animait et il en naissait des milliers de rongeurs, qui allaient où leur commandait le sorcier. Dans les Veilleryes argentinois, un manuscrit de Chrétien de Joué-du-Plein, toute cette histoire est racontée et l’auteur ajoute que les rats étant allés piller une ferme, il fut impossible de les détruire. On dut avoir recours à un autre sorcier pour s’en débarrasser.
Afin de se préserver contre l’invasion des rats, il n’y avait pas seulement l’influence magique des sorciers, « meneurs de rats » , comme celle des meneurs de loups, il y avait aussi la protection de certains saints et saintes. Tout d’abord, au premier rang, dès le XVIe siècle, sainte Gertrude qui avait le privilège de chasser les souris et les rats et dont le nom est invoqué dans les conjurations ardennaises. On disait même que les rats avaient mangé son cœur. En Ardennes, en Champagne et même en Normandie, on invoquait saint Nicaise, nation d’une église de Rouen, primitivement située dans les prairies du faubourg Martainville. On inscrivait son nom sacré sur les fermes et les maisons, avec cette prière : S. Nicasi ora pro nobis. Fugite mures et glires. « Fuyez rats et mulots » . En Bretagne, on croyait que saint Isidore faisait mourir les taupes. Grâce à ces interventions sacrées, on estimait, en ces temps de crédulité, que certains territoires étaient pour toujours préservés des incursions des animaux funestes aux biens de la terre. Il est, par exemple, raconté dans la vie de saint Grat, évêque d’Aoste, qu’il possédait une formule pour écarter les rats de toute la vallée et à trois mille pas à l’entour.
Mais les deux saints protecteurs contre les invasions des campagnols étaient avant tout, comme nous l’avons dit, sainte Gertrude, de l’abbaye de Nivelles, qui est souvent représentée, avec sa crosse sur laquelle grimpent rats et mulots. (Molanus raconte qu’il suffisait de puiser de l’eau dans le puits du monastère de Nivelles et d’en arroser les champs pour que les bandes de rongeurs disparaissent instantanément) ; l’autre saint ratophobe est un dominicain américain du couvent du Saint-Rosaire de Lima, qui recueillait les rats dans une corbeille, et ensuite les renvoyait loin de son église et de son couvent. {separateur
En dehors de ces interventions sacrées, il y avait aussi certaines coutumes, certains actes pour se préserver des ravages des rats. Il fallait, par exemple, le mardi de Noël bêcher son jardin, tête nue, entre le soleil levant et le soleil couchant. Avant de rentrer la première gerbe dans la grange, après avoir dit des prières, il fallait ajouter cette invocation : « M Rats, rates « et souriates, je vous conjure par le Dieu vivant de ne toucher grains et pailles que je mettrai pendant plus « d’un an, non plus qu’aux étoiles du firmament. » Ailleurs, on plantait des piquets dans les champs et on frappait dessus pour effrayer les campagnols dans leurs galeries. Ailleurs, on jetait des conjurations écrites, au nom de Saint-Nicaise, enfermées dans des boulettes et semées dans les champs.
Aussi bien, il y a tout un folklore des campagnols et comme aussi toute une symbolique du rat du moyen-âge. Ce qu’on appelle le « Globe aux rats » , c’est le globe du monde, couronné de la croix, sur lequel jouent des rats noirs et des rats blancs. On a cru longtemps qu’ils symbolisaient les jours et le temps qui ronge tout, le remplis edax. Il n’en est rien et, d’après la Légende dorée, ils représenteraient les Vices, qui détruisent le monde. Toujours est-il qu’on trouve des représentations figurées de ces rats dévastateurs, sur un contrefort du XVe siècle de la Cathédrale du Mans ; à Saint-Germam-des-Prés, à Paris ; dans l'église de Champeaux ; dans l'église Saint-Siffren, de Carpentras et, plus près de nous, sur les stalles de l'église de Gassicourt. Près de Mantes. Sur une stalle de l’abbaye de la Sainte-Trinité de Vendôme est également figuré un homme, portant une hotte d’où s'échappent des rats, bas-relief qu’on peut dater du commencement de la Renaissance.
Qui ne connaît aussi les légendes se rattachant à ces invasions des rats et des campagnols ? Qui ne se rappelle cet archevêque de Mayence, Hatton, refusant de secourir son peuple contre une invasion de rongeurs, se réfugiant dans la tour escarpée de Bingen, sur le Rhin ? Les rats le poursuivent, rongent la porte et enfin le dévorent lui-même. .. Et la légende de Hans, le joueur de flûte ? Qui ne se souvient qu’en jouant de la flûte, il avait délivré toute la ville d’une troupe de rats, qui le suivait à la piste ? Mais les échevins n’ayant pas voulu lui donner le prix convenu, Hans, pour se venger, emmena tous les petits enfants de la ville — c'était, croyons-nous, Nuremberg — qu’on n’a jamais revus. .. Toujours est-il que le fait est constaté dans certaines chartes, qui portent la mention : Anna illos posf diem quo amisumus infantulos nostros « Un an après que nous perdîmes nos petits enfants. » Savez-vous que l’on a porté cette légende bien connue au cinéma ?
Mais terminons cette longue causerie sur les faits et gestes des campagnols en Normandie. Il s’y déroulait, le premier dimanche de Carême, une sorte de procession nocturne, appelée les bourquelées, promenade à travers les champs. Maîtres, valets, servantes, enfants, agitaient sous les arbres des coulines, ou torches et brandons de paille allumée, en chantant :
C’est ce que F. Pluquet, dans ses Contes de Bayeux, appelle la « Conjuration du Bessin » . Dans le Berry, la complainte est plus sarcastique :
Enfin, rapprochons-nous encore. Dans l'église paroissiale de Jumièges, on voit encore un vieux tableau représentant le « Miracle des rats » , par saint Valentin. Ne pouvant combattre une invasion de campagnols, les moines de Jumièges s’avisèrent de porter en procession les reliques de saint Valentin. Aussitôt, les terribles rongeurs se réunirent et se rendirent en foule vers un endroit dit « le Trou des Iles » , au bord de la Seine, où tous se noyèrent.
Peut-être est-il plus sûr de s’en fier aux sérums préparés par l’Institut Pasteur, pour hâter la disparition des campagnols dévastateurs ! Il n’en est pas moins vrai que toutes ces légendes, ces traditions, ces intercessions miraculeuses prouvent bien l’importance qu’on a toujours attribuée aux incursions de ces petits rongeurs !
« La gare de la rue Verte, à Rouen, est un trou » , disait un des petits guides-itinéraires publiés lors de son inauguration en 1847. Trou elle était, trou elle est restée, trou plus confortable, mieux aménagé par la construction de l’architecte Dervaux, mais, de plus, trou entre deux tunnels.
Pour donner de l’espace aux différentes lignes et aux voies de garage devant la Nouvelle Gare, on sait qu’on a rescindé les deux tunnels qui dataient de la construction de la ligne par la Compagnie anglaise Mackensie et Brassey.
Par de longs et difficiles travaux, amenant des modifications de mes, on a procédé à l’aménagement nouveau du tunnel de Saint-Maur, qui a nécessité la reprise des pieds droits, sur une distance d’environ 600 mètres sur le parcours total du souterrain qui compte 1.014 mètres. L’abaissement de la voie de ce tunnel, qui parcourt toute une partie occidentale de la ville de Rouen, pour déboucher à hauteur de l’avenue du Mont-Riboudet, a été menée à bien — on le sait — sans interruption de circulation et sans accident.
De l’autre côté, depuis plusieurs années, on a reporté de plus de 300 mètres en arrière, l’extrémité du tunnel de Beauvoisine, passant sous la vieille rue rouennaise du Champ-des-Oiseaux, qui maintenant se prolonge par un viaduc métallique. Les trains venant de Paris n’arrêtent donc plus, comme jadis, sous le tunnel de Beauvoisine, au grand désagrément des voyageurs. Récemment, on a procédé à une réfection complète de la voie tout entière du tunnel Beauvoisine, depuis la gare de la rue Verte jusqu'à son extrémité vers la rue Saint-Hilaire. C’est un renouvellement complet, traverses en bois, pose de rails, et même jusqu’au ballast. On ne se figure guère, en effet, combien, sous les tunnels, par suite de mille influences, physico-chimiques, toutes les parties métalliques se corrodent, se métamorphosent et se détruisent plus rapidement qu’en plein air.
Tous ces tunnels, remaniés, légèrement modifiés, n’ont, somme toute, jamais été changés dans leur structure primitive et essentielle. Ils datent, comme les autres travaux d’art, de la création des deux lignes de Paris à Rouen et de Rouen au Havre, en 1843 et en 1847. Il est peut-être intéressant maintenant que sont effectués les derniers remaniements de ces tunnels rouennais, de rappeler comment tous ces souterrains de la voie ferrée de Paris au Havre furent établis.
Quand fut votée en 1839 la loi de concession du chemin de fer de Paris à Rouen, il fut arrêté que la nouvelle voie, par des raisons d'économie assez considérables, emprunterait à son départ la petite ligne de Saint-Germain, qui venait d'être créée. Cela supprimait, du fait, le tunnel des Batignolles si gênant, bien que ne s'étendant que sur trente-neuf mètres de long, à « dix-huit mètres de profondeur » et qui, maintenant, est démoli.
Le grand tunnel du parcours était et est encore resté le souterrain de Rolleboise, celui qui vient couper un cap saillant très prononcé, barrant complètement la vallée et rejetant la Seine vers les coteaux escarpés de la Roche-Guyon. Les ingénieurs anglais Locke, qui avait déjà exécuté plus de 400 kilomètres de voie ferrée en Angleterre ; Read, secrétaire du chemin de fer de Londres à Southampton ; Chaplin, qui vinrent en 1839 établir les avant-projets et le tracé général, ne virent aucune difficulté à exécuter cette traversée en tunnel.
Le tunnel de Rolleboise, dont la construction fut menée assez rapidement, fut considéré alors comme une merveille, comparable aux anciens souterrains retrouvés en Assyrie. Il n’a que 2.646 mètres de longueur, sous une colline haute de 80 mètres.
Huit cents mètres environ ont été taillés dans le roc vif et n’ont pas exigé de revêtement intérieur. Malgré un travail acharné de jour et de nuit, les ouvriers spécialisés de la compagnie anglaise n’avançaient à cette époque que de quelques mètres par jour. Dans les vingt derniers mois du percement du tunnel de Rolleboise, qui suivant la coutume, avait été attaqué par les deux bouts, on dut employer des milliers de kilos d’explosifs. Enfin, toute cette partie de la voie, sur 59 kilomètres, concédés à la Compagnie Makensie et Brassey, furent bientôt terminés. Ce constructeur Brassey, qui a exécuté tant de voies ferrées, soit en France, soit en Espagne, était le père de Lord Brassey, qui fut lord des Cinq-Ports, et se montra un des plus chauds partisans de l' « Entente Cordiale » . Aux premiers mois de la guerre de 1914, le joli yacht Sunbeam, de Lord Brassey, vint souvent dans le port de Rouen, apporter des secours et des provisions pour les blessés.
Comme le faisaient souvent les Anglais dans leur entreprise, pour récompenser les terrassiers et les ouvriers de cette partie de la ligne de Paris à Rouen, après l’exécution de ces premiers travaux d’art, ils organisèrent un grand banquet en plein air, dans le beau parc du château de Maisons, qui avait appartenu au président de la Compagnie, le Banquier Jacques Laffitte. Dans une clairière, en face le château, on disposa en hémicycle d’immenses tables où purent s’asseoir plus de 600 convives. L’originalité du menu fut un immense roast-beef, un bœuf rôti, tout entier avec ses cornes, en plein vent, sur un énorme tournebroche fait par quatre branches de fer. Grave, un cuisinier anglais, qui avait le grade d'arroseur en chef, épandait la sauce et le jus puisés dans une immense lèchefrite.
Les aides français, en tenue de cuisinier classique, avec le bonnet de coton sur la tête, se contentaient de contempler le spectacle, ou de tourner la broche. Ensuite, un petit chariot roulant fut chargé de distribuer les quartiers de viande fumante aux convives. À Rouen, après l’inauguration des tunnels entourant la ville, un festin populaire semblable eut lieu derrière le Cimetière Monumental.
Le tunnel de Rolleboise fut le grand évent de l’inauguration du chemin de fer. Quand on pense que le tunnel du Simplon a 19.770 m. ; que celui du Gothard, ouvert en 1882, a 15 kil. De long ; celui du Mont-Cenis 12 kil. ; celui de l’Arlberg, 10 kilomètres, on ne peut s’empêcher de sourire un peu de la terreur épouvantable causée aux premiers voyageurs par l’approche du tunnel de Rolleboise. Et pourtant, écoutez les lamentations du reporter de L’Illustration qui, le premier, fit le voyage de Paris à Rouen.
Mais bientôt la lumière reparaissait, avec les coteaux de Bonnières, tandis que la voie passait au pied des coteaux élevés et rapides de Jeufosse et de Port-Villez bordés par la Seine et la route de Paris à Rouen, au-dessus de laquelle les ingénieurs anglais avaient établi la voie. Après, elle s'élevait sur le plateau de Vernon, coupant en tranchée le petit cap du Goulet. Mais en arrivant vers Gaillon, nouveau promontoire qui barrait encore la vallée, forçant la Seine à faire un long détour sous les Andelys. La voie ferrée s'élevait alors en passant près d’Aubevoye, puis au-dessus du hameau du Roule, pénétrait souterrainement. C'était un autre tunnel moins impressionnant que celui de Rolleboise, mais qui n’en avait pas moins 1.720 mètres de long, à une profondeur de 59 mètres et qui fut achevé en dix-sept mois. Ces tunnels furent alors creusés suivant le procédé anglais, qui n’usait point encore du bouclier, bien que notre concitoyen rouennais l’ingénieur Brunel s’en soit servi pour construire le tunnel sous la Tamise. On attaquait la section par gradins, en commençant par dégager la voûte dans toute sa largeur, et on la boisait avec de nombreuses pièces de bois.
On continuait dans le bas par une galerie de faible section, creusée également par gradins, qu’on élargissait ensuite en même temps que l’ensemble était soutenu par un boisage vertical. Quand toute l’excavation était préparée, on se mettait alors en mesure d'établir le revêtement en briques. Longtemps, les ingénieurs anglais conservèrent ce procédé qui avait l’avantage d'être expéditif. Le tunnel de Venables, faisant suite au souterrain du Roule, n’a que 399 mètres de longueur. Quant à celui qui coupe le Col de Tourville, en avant d’Oissel, il est long de 455 mètres et passe à 30 mètres de profondeur, ressortant sur un remblai de 164.000 mètres cubes, conduisant au premier pont d’Oissel. De Paris à Rouen, c'était donc un trajet total de 5 kilomètres 335 m. Qu’il fallait faire dans l’obscurité.
À ces tunnels primitifs, il faut joindre ceux qu’après l’inauguration de la ligne Paris-Rouen, le 3 mai 1843, il fallut construire pour relier cette ligne par la vallée de la Seine, à la nouvelle ligne par les plateaux, poussant jusqu'à la mer et jusqu’au Havre. Avant tout, on dut contourner la ville de Rouen, dans sa partie la plus élevée. Il fallait, tout d’abord, aborder la côte Sainte-Catherine, le vieux Mont de Rouen dans sa partie la plus large, au débouché du Pont métallique sur l'île Brouilly. Ce tunnel n’a que 1.050 mètres de longueur, mais son percement fut fort difficile, à cause de l’invasion de sources nombreuses, interrompant les travaux de pénétration. On dut établir des pompes d'épuisement et creuser des canaux de dérivation sur les côtés. Le tunnel de Saint-Hilaire à Beauvoisine, dont on a refait les voies entièrement ainsi que nous l’avons dit, et qui a environ 1.000 mètres, contourne Rouen à hauteur des boulevards, à une profondeur de 20 mètres environ. Il ne fut pas établi non plus sans accidents. Des tassements, aussi bien de nos jours qu'à la création de la ligne, se produisirent et des maisons s’effondrèrent ou se lézardèrent, entraînant de longs et dispendieux procès !
Sur la ligne de Rouen au Havre, où les grands travaux d’art, les grands viaducs comme ceux de Malaunay et Barentin, très longs pour l'époque, avaient été prodigués, les tunnels n'étaient pas très nombreux. C'était bien, comme nous l’avons dit, la ligne des plateaux, traversant, sans obstacles et presque en droite ligne, les grandes et vastes plaines du Pays de Caux, coupées seulement par les grands hêtres indiquant les fermes.
En quittant la station du Houlme, on arrivait par une grande tranchée au viaduc de Malaunay, traversant la route de Dieppe, à hauteur de 22 mètres sur 12 mètres de largeur. Le remblai venant à la suite, en se prolongeant à 25 mètres de hauteur sur une longueur d’un kilomètre, a nécessité un déplacement de 700.000 mètres cubes de terre par les ouvriers anglais. Cette énorme quantité de terre se trouvait heureusement sous la pelle des terrassiers, soit dans les tranchées qui suivaient, soit dans le premier tunnel de la voie de Rouen au Havre.
Ce tunnel était celui de Notre-Dame-des-Champs, hameau de Malaunay, qui a 2 kilomètres de longueur et 6 mètres sous clef au-dessus des rails. Il est percé dans un terrain crayeux, qui n’a présenté quelques difficultés sérieuses pour les ingénieurs anglais que dans la direction du Havre, où l’argile, mêlée à la craie, facilitait les glissements. Sauf les premiers cent mètres en venant du côté de Rouen, il est tracé sur une ligne droite et entièrement voûté en briques. Son entrée et sa sortie, comme la plupart de ces tunnels, d’un goût anglais fort romantique, semblent représenter des fortins en pierre, couronnés de merlons et ornés de mâchicoulis, qui se détachent sur les pentes du coteau.
Le tunnel de Pavilly, qui est le dernier de la ligne, avant de traverser tout le plateau de Caux, n’a que 165 mètres de long, mais son percement, soit dans des coupes calcaires, soit dans une roche compacte, a parfois exigé l’aide des explosifs. Plus que les autres, il est décoré d’une entrée d’un style extraordinaire.
Toutes ces entrées de tunnels avaient été ornées d’un décor d’architecture militaire pseudo-gothique, inspiré de Walter Scott, d’une suite de tours, de tourelles, d'échauguettes, dont les « créneaux touchaient le ciel » , flanquées de murs de courtine, à redans et à mâchicoulis tout à fait fantaisistes. Sur quelques-uns de ces tunnels, avaient été apposées aux extrémités, comme un symbole, les armoiries de Paris et de Rouen. C'était le temps où les wagons de la ligne portaient l’inscription : « Sic Lutetia portas » , qui aurait ravi le cœur des derniers latinistes ! Ces décors baroques avaient été créés par l’architecte Tiste qui avait construit la nouvelle Bourse de Londres. Lui aussi avait édifié toutes les gares du réseau et avait voulu qu’aucune ne ressemblât à une autre. Quelques-unes ont été modifiées, mais il y en a, comme les gares de Maromme et de Malaunay, qui n’ont guère été changées. La gare de Vernon est restée ainsi en partie dans le style gothique anglais ! L’ancienne gare du Havre, disparue depuis bien longtemps, était un monument très cubique, à toit plat, formé par trois grands corps de bâtiments, percés de deux rangs d’arcades.
Voulez-vous quelques chiffres sur la construction de la voie ferrée de Paris au Havre ? Soit au-dessus de la voie ou sur la voie même, on a rencontré, sur des fleuves, des rivières, des ruisseaux ou des chemins, 97 ponts ; sous tunnel, on a parcouru 6.387 mètres et rencontré des séries de remblais ou de tranchées, qui ont fait déplacer 5 millions de mètres cubes de terre. À elle seule, la traversée de Rouen a coûté 12 millions. Que coûterait-elle aujourd’hui, si M. Loucheur en était chargé ?
De tout cet ensemble conçu par l’art de l’ingénieur, reste-t-il, en dehors des lignes elles-mêmes, quelques témoins. On se souvient encore de la vieille Gare de la rue Verte et de sa colonnade, qui ne manquait pas d’un certain style classique. Sait-on que ces jolies colonnes, réédifiées sur un plan demi-cintré dans un parc de Boisguillaume, reliées par un entablement, y forment, sur un fond de verdure, un décor à la Hubert Robert, une sorte de naumachie qui n’est pas sans un charme inattendu ?
Au moment du Centenaire de Pascal, en 1923, un brave dessinateur rouennais qui ne manque point de talent, avait été chargé par une maison d'édition parisienne, de composer sur Pascal une série de cartes postales. Et il se désespérait ! Le fait est que le Traité des trilignes rectangles et de leurs onglets, n'était pas très entraînant. Par contre, il pensait bien se rattraper avec l’invention du haquet, de la brouette, voire même de l’omnibus et de la machine hydraulique. Mais en voilà bien d’une autre et une communication de M. E. Esmonin, professeur à l’Université de Grenoble à la Société d’histoire moderne, démolit la légende de Pascal inventeur, consacrée par tant d'études, de biographies, d’images, voire même de cartes postales.
L’erreur est humaine, mais le consentement universel qui l’accueille a quelque chose d’un peu comique. Voici, par exemple, le haquet, cette sotte de charrette, longue et étroite, sans ridelles, qui sert au transport des tonneaux, qui y sont hissés à l’aide d’un treuil ou d’un moulinet, placé en avant. On a été jusqu'à dire que Pascal l’avait inventé pendant son séjour à Rouen, ville de commerce et de négoce, où les haquets, même par ces temps d’autos-camions, sont encore nombreux. Or le haquet est bien antérieur à Pascal et, en juillet 1923, M. Ernest Jovy, dans une brochure Pascal n’a pas inventé le haquet, en a donné une démonstration toute lexicographique. En effet, par une succession d’articles empruntés à des auteurs antérieurs à Pascal, il y établit que le mot haquet remonte au moins à 1564 dans son sens actuel et que le haquet, voiture avec moulinet est déjà décrit dans le Dictionnaire de Jean Nicot que présentait au public en 1606, à Paris, David Douceur. Ces définitions qui se copient les unes les autres, passent ainsi, de dictionnaire en dictionnaire, de Monet à Oudin, et à Robert Estienne pour finir à Littré et à Hatzfeld.
Les brasseurs de Londres, d’après Cotgrave, employaient le mot et la chose en 1611, aussi bien que les marchands de vins parisiens. Assurément, le mot était antérieur à Jean Nicot et à Jean Thierry, et comme toujours l’enregistrement dans la langue fut tardif. D’après le Dictionnaire d’Hatzfeld, M. Delboulle, qui fut professeur au Havre, et qui avait formé un Recueil de vieux mots français, recueil resté inédit, avait rencontré un texte en 1481, où l’on parlait de hacquetier et de voicturiers. Et les hacquetiers supposent des haquets. Le mot, du reste, est antérieur encore ; le haquet, le haquenet, comme la haquenée, c’est un petit et mauvais cheval, le diminutif de haque, cheval demi-hongre, mauvais cheval, employé dès 1457. Dans ses poésies, Coquillart s’en sert même très souvent :
Il y a donc belle lurette que le haquet était employé bien avant Pascal. Robert Estienne ajoute même que le haquet était : apud Parisios usitatissimum, très usité à Paris !
Le cas de la brouette est encore plus réjouissant mais plus compliqué, plus enchevêtré d’explications. Sur l’invention de la brouette par Pascal, il n’y avait qu’une voix. L’abbé Maynard, en 1850, ayant écrit que les deux prétendues inventions pascaliennes remontaient à la « période mondaine » , il fut convenu, depuis, qu’il avait inventé le haquet et la brouette, en 1654 ! A tour de bras, à notre époque, on propagea la légende de la brouette. Alphonse Karr, par exemple, et Edmond About, qui philosophait agréablement. « Pascal, disait-il, en inventant la brouette a économisé plusieurs milliards de journées de travail à tous les terrassiers des deux mondes » . Il n’y a qu’un malheur c’est que la brouette existait, paraît-il, au temps de Charlemagne où un glossaire la définit : vehiculum unius rotas ! C’est surtout Viollet-le-Duc et notre érudit collaborateur Alfred Darcel, qui démolirent la prétendue brouette inventée par Pascal. Dans son Dictionnaire du mobilier, Viollet-le-Duc tout d’abord, publia une estampe où un ouvrier se sert de cet ingénieux véhicule pour transporter des fardeaux et cite un passage curieux du Ménagier de Paris :
Et le Ménagier date de 1393 et reproduit trois sortes de brouettes. A son tour, Alfred Darcel indique nombre de manuscrits du XIIIe siècle de la Bibliothèque nationale, entre autres une miniature du fond français n° 95, f° 25 représentant un jeune homme qui court allègrement, en emportant une jeune folle riant, dans sa brouette ; une autre miniature de la Chronique de Froissart du fond français 8251 ; une gravure du Thésaurus diptychorum de Gori, représentant un malade porté dans une brouette ; une sculpture sur la sablière d’un logis près de Guincamp, représentant un diable qui pousse en riant un moine, qui est dans une brouette ; une stalle de l'église de St-Spire.
Bien d’autres figurations de la brouette, telle qu’on l’emploie encore actuellement, sont répandues dans les ouvrages du XVIe siècle. Voici, par exemple, dans une édition de Pomponius Mela, publiée à Paris, par Christian Weckel, en 1530, une lettre ornée où figure un Amour qui pousse une brouette, à peu près semblable à la nôtre. Voilà encore, le Cosmographiœ universalis libri VI, dont les éditions vont de 1550 à 1556, l’ouvrage bien connu de Sébastien Munster qui, dans une gravure représentant une mine de houille en Allemagne, — peut-être dans la Ruh ? — montre trois mineurs transportant le charbon qu’ils viennent d’extraire, dans trois brouettes poussées devant eux. Dans le Théâtre des Instruments mathématiques et méchaniques de Jacques Besson, Dauphinois, avec interprétation des figures et celui par François Berould, édité à Lyon, chez Barthélémy Vincent en 1579, à la page XV, est figurée une brouette. .. à trois roues.
Dans son commentaire, l’auteur dit que « ce tombereau ou brouette par lequel avec l’œuvre d’un homme, en tout lieu surtout s’il est plan, on peut transporter autant de fardeaux, que deux ou trois hommes avec toute autre matière » . Dans le Dere metalica de Georges Agricola, publié à Berne, on voit plusieurs figures de brouettes, semblables à celle que nous employons. Et comme l'édition de l’ouvrage de Georges Agricola est de 1621, elle devance encore Pascal, de deux années. Et nous en passons encore et des meilleures.
Comment donc, après tant d’exemples, a-t-on pu répéter que Pascal était le « père de la brouette » . Est-ce parce qu’on ne prête qu’aux riches ? Est-ce parce qu'à l’origine de cette attribution controuvée, il y a un malentendu et une méprise ? Par une bizarrerie ordinaire du hasard, il se rencontre que le contresens le plus amusant est dû au critique le plus averti. M. Esmonin montre que jusqu'à l'édition de Pascal de 1779, il n’est pas plus question de haquet que de brouette, dans les écrits de l’auteur des Lettres provinciales. A ce moment y fait son apparition une note de l’abbé Bossut qui déclare que
C'était exact et Pascal avait bien imaginé une sorte de voiturette ou de pousse-pousse, dont le siège s’abaissait grâce à une crémaillère, siège fort commode pour le transport des malades pauvres, auxquels Pascal songeait toujours, voulant adoucir leurs souffrances. C’est à cette brouette ou pousse-pousse bien suspendue que le Traité de Police de Delamare consacre tout un chapitre, appelant ce véhicule indifféremment brouette, vinaigrette ou chaise roulante.
Ici intervient Sainte-Beuve, dans son Histoire de Port-Royal. Se fondant sur la note de l’abbé Bossut, en voyant rapprochés les mots « vinaigrette » et « brouette » , il écrit avec sérénité, sans rien approfondir, et en emmêlant encore plus les choses, qu'à Pascal est due la « brouette du vinaigrier » , cette brouette à claire-voie sur laquelle les marchands de vinaigre promenaient par les rues leur tonneau de vinaigre en débitant leur marchandise aux clients. C’est la brouette du vinaigrier, rendue célèbre par une pièce qu’en 1764, Sébastien Mercier fit représenter sur la scène des Italiens et qui depuis a roulé sur toutes les scènes jusque sur celle de notre Théatre-des-Arts. Et comme, à claire-voie ou à plateau, la brouette est toujours une brouette, on abrégea sur la foi de Sainte-Beuve, et sur la foi d’Edmond About, Brunetière et d’autres, non moins considérables, comme nous l’apprend Hippolyte Parigot, dans une chronique du Temps, attribuèrent à l’envi, l’invention de la brouette, de la brouette commune, de la brouette « terrassière » , à Pascal. Or, monocycle, la brouette roulait déjà au temps de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie et vinaigrette, elle avait été inventée par un sieur Dupin, dont le privilège date de mai 1669. Si vaste que fut le génie de Pascal, aurait-il fait des découvertes sept ans après sa mort ? …
On a bien souvent répété également que Pascal a inventé les omnibus, c’est-à-dire les transports à bon marché, les fameux carrosses à cinq sols. Est-ce complètement exact ? Depuis l'étude de Monmerqué, Les carrosses à cinq sous ou les Omnibus au XVIIIe siècle, publiée en 1828, on sait que l’idée initiale revient au duc de Roannez, gouverneur du Poitou, au marquis de Sourches, grand prévôt de l’Hôtel, et au marquis de Crenan qui organisèrent un service de voitures communes, où les bourgeois pourraient monter, voitures qui furent, en réalité, les véritables devancières des redoutables autobus d’aujourd’hui. Le contrat du 6 novembre 1661 qu’a publié, en 1912, M. Samaran et les lettres patentes du 19 janvier 1662, enregistrées le 27 février suivant, prouvent cette association.
Ils n'étaient pas les seuls intéressés dans l’entreprise. Au nombre des particuliers qui y avaient engagé des fonds, se trouvait Blaise Pascal. Il n’y a là rien d'étonnant, quand on connaît les relations existant entre la famille Pascal et la famille de Roannez, avec le jeune duc qui décida Pascal à écrire sa Théorie de la roulette, et avec sa sœur, Mlle de Roannez à laquelle Pascal a écrit plusieurs lettres de direction spirituelle, au moment où elle quittait le monde pour entrer à Port-Royal. Rien d'étonnant, dès lors, à voir Pascal mêlé à une entreprise, dont l’un de ses intimes avait eu l’initiative. Ce n'était pas d’ailleurs par esprit de spéculation que Pascal était entré dans cette affaire. Mme Périer, la sœur du philosophe, dans sa Vie de Pascal, a parlé, du reste, de cette affaire des omnibus parisiens.
En réalité, Pascal fut surtout un actionnaire dans une affaire qu’il trouvait intéressante plutôt qu’un spéculateur. Comme dit si bien sa sœur
Cela n’empêcha pas Mme Périer, dans une lettre à Arnauld, de donner un curieux récit de la première journée de ces voitures communes, le 18 mars 1662.
Les sévères critiques des inventions de Pascal lui laisseront-ils au moins l’invention de la presse hydraulique ? Le physicien Duhem a avancé cependant que les travaux de Stevin, mathématicien du duc d’Orange, mort en 1620, avaient établi toutes les idées du Traité de l'Équilibre des Liqueurs. Pascal, suivant lui, n’aurait point voulu dire des nouveautés, « mais ranger méthodiquement tout ce qu’on avait dit avant lui » . Que Pascal ait pu être classé parmi les petits inventeurs de son temps, qu’il ait pu figurer à ce titre au Concours Lépine, ou qu’il se soit vu refuser l’entrée de cette exposition populaire, il n’en reste pas moins un des plus profonds penseurs et un des plus grands génies de notre pays !
L’Ile Brouilly
En ces derniers temps, on a entrepris les grands travaux qui doivent métamorphoser en grande partie l’aspect de la Seine fluviale en amont de Rouen. Des remorqueurs, remontant le fleuve, ont entraîné des bateaux chargés de blocs qu’ils ont déposé suivant le tracé de la voie ferrée qui longe la Seine depuis le Pié aux Loups jusqu'à Amfreville-la-Mivoie et même au-delà. Cette voie surélevée au-dessus des plus hautes eaux du fleuve, détruira l’accès à la berge de toutes les propriétés riveraines, dont les jardins, les prairies et les parcs descendaient jusqu’au bord de l’eau. En même temps, pour créer quelque garage pour les péniches qui stationnent de ce côté, on supprimera, on enlèvera et draguera l'île Duboc ou île Brouilly, dont les terres seront rejetées sur la rive droite pour former la nouvelle voie. Elle devra subir le sort qu’ont déjà rencontré, au cours des siècles, ce que les vieilles administrations appelaient « les îles, mottes et motelles » de la Seine.
Que sont devenues, en effet, les îles d’aval qui donnaient jadis au port de Rouen un aspect si pittoresque quand les mâtures et les voiles se mêlaient aux branches des peupliers et des saules ? Disparues, tondues, émondées, draguées, coupées, utilisées, redressées, canalisées par la science impitoyable des ingénieurs. Ceux de la Troisième République s'étaient jusqu'à présent acharnés sur les îles d’en bas. Où est maintenant l'île du Petit-Guay, chère au peintre Laportelet, l'île des bains Fessard et More, ou, en faisant une pleine eau, Armand Carrel faillit se noyer ? Où est l'île Rolet, citée au temps d’Henri IV, quand ses soldats venaient y escarmoucher contre les ligueurs de Villars ? Où est maintenant l'île Alexandre, l’ancienne île Marce, qui tirait son nom du maître-curandier François Alexandre, qui la louait pour étendre ses pièces de toile, moyennant 19.000 livres en 1765 ?
Où est donc l'île Rivette, et non Rivelt, comme l'écrit la carte de l’Etat-Major, qui était louée en 1678 par les Célestins auxquels elle appartenait avec bien d’autres prairies au pêcheur Rivette, qui y habitait ? Où est l'île du Becquet ou du Passage et l'île Pottier, ainsi dénommée du nom de son principal locataire, Michel Pottier ? Où sont-elles ces îles charmantes, dispersées comme des escadrilles verdoyantes au fil de l’eau, que saluaient au passage, les touristes pour la Bouille ou pour le Havre ?
Pour retrouver ces îles, jetées de-ci de-là, dans le « canal de la Seine » comme disaient nos pères, on pouvait encore se diriger vers les parages d’Eauplet et d’Amfreville-la-Mivoie, pousser jusqu'à l'île aux Cerises et vers les marécages de Langbœl, bien transformés eux aussi et envahis par une curieuse végétation aquatique. Par là, tout au moins pendant longtemps, on fut certain de rencontrer une île véritable, authentique, l'île Duboc ou l'île Brouilly, une île certifiée conforme, avec de l’eau autour, des arbres, des osiers, des prés où poussent des fleurs, des guinguettes, des fritures, des balançoires ou des jeux de tonneau, tout ce qui constituait jadis une île déserte. Il n’en est plus ainsi, puisqu’après avoir assisté à bien des événements, après avoir vu les bandes anglaises d’Henri V traverser le Pont Saint-Georges, au moyen-âge, avoir assisté aux combats sur l’eau, entre les ligueurs et les troupes d’Henri IV, et au passage des troupes allemandes sur un pont de bateaux, en 1870, elle est vouée maintenant à la disparition complète.
L'île Duboc ou l'île Brouilly a cependant une véritable histoire, un passé et des dénominations successives qu’on peut reconstituer. L'île Brouilly actuelle a toujours formé une île isolée, une île indépendante, tandis que sa voisine, l'île Lacroix, n’est qu’un amas d’ilôts, réunis tant bien que mal, mais longtemps séparés par des bras d’eau et des canaux marécageux. Vers la pointe ouest, il y avait l'île Bras-de-fer, du côté du Cours-la-Reine, l'île du Colombier, le Banc-au-Sablon ; du côté du Champ-de-Mars, l'île Saint Cande, au bout des prairies du sieur Leloup, qui a donné son nom au Pré au Loup voisin—qu’on s’acharne à orthographier si faussement Pré-aux-Loups —. De là les noms si divers donnés à lîle Lacroix et qui souvent désignent des propriétaires : Bras de fer, Saintigny, Trubert, Aubry, Amette, du Valet, La Moucque, qu’elle porta pendant tout le XVIII* siècle.
Revenons à l'île Brouilly. Pendant toute la fin du moyen-âge, l'île Brouilly, c’est l'île Surreau, et ce nom nous reporte à la domination anglaise en Normandie. Elle appartenait, en effet, alors à Jean Surreau, le fils de ce Pierre Surreau, receveur général de Normandie, qui trahit la cause française en fournissant les 2.636 nobles d’or avec lesquels les Anglais achetèrent Jeanne-d’Arc, prisonnière de Jean de Luxembourg. Ce Jean Surreau, propriétaire de notre île rouennaise, ne valut guère mieux que son père. Contrôleur du grenier à sel à la Vicomte de l’eau, de 1446 à 1448, il possédait d'énormes bien donnés par les Anglais à son père, ainsi que le prouve l'inventaire qu’en a publié M. Félix. Il habita longtemps un hôtel de la rue du Bec, aujourd’hui disparu.
A sa mort, l'île Brouilly passa à sa femme, Jeanne, pub ensuite elle devint la propriété de Françoise de Lieutat, veuve de Charles du Bosc, écuyer, sieur de Franc-Manoir, puis au sieur Jacques de Brouilly, écuyer, qui lui donna le nom déformé, privé de la particule, que lui donnent aujourd’hui les sacro-saintes congrégations des Ponts et Chaussées. Jacques de Brouilly, d’une famille originaire de l’Artois, la vendit à René de Tiremois, seigneur de Sacy, maître ordinaire en la Cour des Comptes, qui habitait rue des Champs-Maillets ; il s’en déclarait propriétaire en 1679. Elle passe ensuite à sa femme, puis, en 1697, à un nommé Jacques Aveline, au droit de sa nièce Marie-Marthe de Tiremois, qui la vend en 1697 à un nommé Jean Dehors. En 1726, M. Boscguerard de Croisy en est propriétaire, mais alors éclate un procès interminable. .. (Archives départementales. G 2856) .
Unis au Prieuré de Grandmond, les Jésuites s’avisent tout à coup que toutes les îles de la Seine, devant Rouen, leur appartiennent de plein droit. Et alors ils invoquent la charte de fondation des moines de Grandmont, la donation faite par Henri II, roi d’Angleterre, duc de Normandie, et toutes sortes de lettres de confirmations, données par les rois. Les propriétaires des îles se rebiffent, et opposent leurs contrats d’acquisition et leurs quittances de rente envers le Domaine royal. On plaide, on replaide. Les Jésuites sont furieux et vont jusqu'à incriminer comme suspect de partialité un des magistrats enquêteurs, M. De Louraille. Le plus joli, c’est que la fameuse charte d’Henri 11 de 1154 et celle de Richard-Cceur-de-Lion de 1192, sur lesquelles les Jésuites s’appuyaient, sont fausses, épouvantablement fausses, ainsi que l’a démontré M. Léopold Delisle, jusqu'à l'évidence ! …
L'île Brouilly, à cette époque, était déjà plantée d’arbres formant des vergers luxuriants. Elle apparaît ainsi sur le plan de Gomboust et sur le plan extrait des Beautez de la Normandie, en 1700. Sur le plan des Echevins de Lattre, la vieille maison qui existe près de la cale est indiquée au bord de l’eau, ainsi que le fossé transversal qui divise l'île en deux parties.
L'île appartint ensuite à un sieur Bertault, meunier des Moulins de Vernon, qui la laissa à sa fille dont le mari, Richard Lemonnier, la possédait en 1781.
Sous le Directoire, l'île Brouilly qui jusqu’alors avait conservé un rôle frivole et galant, va devenir une île utilitaire, quelque chose comme un de ces îlots à guano des îles péruviennes et Cythère se change en Bondy. Un sieur Bridet, qui dirige le dépotoir de Montfaucon, flanqué de brevets spéciaux signés de Fourcroy et de Lacépède, établit sur la pointe de l'île, un dépotoir qui existera jusqu’en 1808.
A cette époque, l'île Brouilly, qui se trouve toujours sur le territoire de Rouen, appartient à un sieur Déjancourt, puis à un sieur Nicolas Locquet, ancien constructeur de navires, demeurant à Honfleur, mais à la date du 17 décembre 1806, le Journal de Rouen, publie l’avis suivant :
Elle devint alors la propriété de la famille Lallemand, moyennant 7.000 fr. , puis passa, en 1844, dans une autre famille rouennaise dont le nom n’est pas encore oublié, la famille Demiannay, qui la licita, le 27 août 1844. C’est quelque temps après que des bandes d’insurgés rouennais, en 1848, sous la conduite d’un nommé Blanchard, vinrent incendier les ponts en bois d’Oissel et celui de l'île Brouilly qui fut défendu par l’ingénieur anglais Buddicom. On sait que, depuis, le Pont-aux-Anglais a été remplacé par un pont en fonte, auquel a succédé, dans le voisinage, le pont en acier actuel. La Compagnie de l’Ouest, puis l’Etat étaient restés propriétaires de la bande de prairie de l'île Brouilly, sur laquelle s’appuyaient jadis les arches du pont de fer.
En ces dernières années, l'île Brouilly, qui a une contenance de 3 hectares, 37 ares, 25 centiares, fut par succession, la propriété de Mme veuve H. Regnault, qui en avait hérité de son père, Victor Lallemand, en 1869. Se souvient-on encore que vers 1897, cette femme fut trouvée assassinée dans la commune de Bréauté ? Depuis, l'île, en 1888, avait été acquise par M. Mieux qui depuis longtemps habitait la vieille maison du bord de l’eau, représentée dans plusieurs toiles, notamment en un paysage curieux de Léon Lemaitre.
Non seulement l'île Brouilly va disparaître, mais disparaîtra ainsi que nous l’avons dit, également profondément modifiée et métamorphosée, toute la berge riante qui lui faisait face, sur la rive droite de la Seine. Il y eut là toute une suite de propriétés, de maisons de campagne charmantes, enfouies dans la verdure, qui défilaient sous les yeux de ceux qui, en barques couvertes ou en canots à voiles, tiraient des bordées de ce côté.
Lintribus exiguis veloque umbrante feruntur disait Hercule Grisel dans ses Fastes rouennais. C'était du reste un pays de Cocagne, de guinguettes et de cabarets, notamment celui de La Veuve, dit Le Confiteor de l’Infidèle Voyageur, qui avait la réputation du cidre mousseux et des matelotes. A certains jours, le cabaret se changeait même en Dancing, très fréquenté, au dire de La Muze normande.
Successivement, on rencontrait là, après avoir passé devant le Cours-Dauphin, l’ancien prieuré de St- Paul ou se trouve actuellement la filature Le Picard, puis les jardins de M. Bras-de-Fer, figurant dans le plan de Gomboust de 1655 avec leurs parterres, leurs allées couvertes et leurs jet d’eau, et l’Esplanade ou Terrasse Saint-Paul, refaite plusieurs fois au XVIIIe siècle et d’où l’on avait une très belle vue sur la Seine. A côté, s'étendait la maison du commerçant célèbre, Legendre, le correspondant de Valincourt, où se trouvait un bassin contenant 360 muids d’eau, jaillissant en jeux et en gerbes, amenés par deux curieux souterrains taillés au ciseau, sous la côte Sainte-Catherine, dans la direction de l’ancienne chapelle St- Michel. Tout ce beau logis avec son corps principal et deux ailes qui furent ajoutées, avec son orangerie et sa curieuse petite fontaine, existe toujours dans cette belle propriété, qui successivement appartint à M. Kœklin, à Mme veuve Crosnier, puis à M. H. Wallon et à M. Hasard et maintenant à M. Roy. Les souterrains amenant l’eau légèrement ferrugineuse, avaient été construits par Legendre, en 1680, pour ce beau domaine portant le n° 63 de la rue du Val-d’Eauplet.
A côté se trouvait la maison du Premier Président au Parlement de Normandie, Charles Faucon de Ris, qui était décorée de vases en faïences de Rouen, où poussaient des orangers, des lauriers-roses, des grenadiers et des jasmins, nous apprend M. Charles de Beaurepaire, dans Quelques notes sur les Faucon de Ris, publiées en 1897 dans la Normandie Littéraire. Bordant également la Seine et dans le voisinage de la maison de Legendre, s'étendait le domaine des eaux thermales d’Eauplet, si connues et si fréquentées au XVIIIe siècle, Les Eaux de Saint-Paul, célébrées dans la comédie des Eaux d’Eauplet et dans la Critique des Eaux d’Eauplet. Autour des sources, La Saint-Paul, La Dorée, La Céleste, L’Argentée, se réunissait pour papoter, tout un petit monde de jolies femmes et de galants, attirée plutôt par les spectacles et les jeux , que par le traitement préconisé par deux spécialistes célèbres, Balthazar Noël et Duval. A partir de 1765, l’architecte Guilbert, qui avait obtenu le privilège exclusif des eaux, y fit construire des bains, et de cette époque on peut voir encore une grande salle intéressante. Sous le Directoire, on donna dans cet établissement des joutes nautiques, des feux d’artifices, et un sieur Varinot y installa un café ou, dit un programme, un « limonadier venu de Paris sert des fromages glacés, que ceux qui en veulent doivent commander la veille » .
Plus loin encore, mais s'élevant sur le coteau, en terrasse, voici encore une très, belle habitation, construite sous Louis XVI, et un beau parc auquel on accède par une grande porte d’entrée, grand jardin qui possède un arbre de belle venue, un sophora. Là aussi, se trouve une galerie souterraine en pierre et brique, amenant les eaux d’une source comme il en existe un peu de tous les côtés.
Cette maison, avant la Révolution, appartenait à des commerçants rouennais d’origine flamande ou hollandaise, MM. De Peyster et Van der Hulst, dont les aïeux étaient orfèvres au XVe siècle, et dont la famille existe encore. Il appartient aujourd’hui, à notre concitoyen M. R. Garreta. M. De Peyster, à Rouen même, possédait ce très bel hôtel avec un portail superbe, qui porte les n° 10 et 12, rue du Fardeau. On pourrait encore cher plusieurs de ces riantes habitations des bords de la Seine, mais, en attendant que les travaux actuels soient poursuivis jusqu'à achèvement, il nous sera vraisemblablement donné de revenir sur ces parages charmants des environs de Rouen.
Ronsard se rattache à Rouen, non par sa vie et par son œuvre, mais par un très touchant épisode de son enfance. Fils de Louis de Ronsard, gentilhomme vendômois et de grande race, dernier fils d’une haute lignée, il obtint d'être attaché tout jeune à la cour de ce pauvre Dauphin François de Valois, qui s'était rendu jusqu'à Tournon, pour suivre son père François Ier parti pour la Provence, où il allait combattre Charles-Quint. En trois jours le pauvre Dauphin succomba, sans avoir pu revoir son père, sans qu’on eût pu reconnaître son mal, qui ne semblait pas naturel. ..
A peine était-il inhumé que Pierre de Ronsard, jeune page âgé de douze ans, avait trouvé un maître nouveau. François Ier, qui aimait cet enfant, jeune, vaillant, ardent, l’avait donné à son troisième fils, Charles, devenu Duc d’Orléans. Aucun protecteur, aucun ami ne pouvait mieux plaire au futur poète Pierre de Ronsard, que ce petit Prince Charmant, franc et éveillé comme son père, qui devait s’intéresser à son compagnon, étant presque du même âge que lui. C’est devant Avignon, sous le beau ciel provençal, que le jeune Ronsard fut « donné page » au duc d’Orléans. Ces enfants, encore très jeunes, suivirent-ils l’armée et le roi, dans leurs chevauchées et leurs poursuites à travers la Provence où Charles-Quint était venu se faire battre ? Il est à croire que non.
Toute la cour française, réunie à Lyon, reprenait bientôt le chemin de la Loire, quand on annonça l’arrivée de Jacques V, roi d’Ecosse, fidèle allié de la France. L’année précédente, il avait envoyé au Havre 16.000 Ecossais sur une flotte qui avait essuyé une rude tempête. Le roi d’Ecosse, tout jeune et frêle, portant une longue chevelure blonde, venait ainsi demander au Roi de France la main de Marie de Bourbon, fille du duc de Vendôme. Comblé d’honneurs et de prévenances, le jeune souverain reprenait la route de Blois, quand il connut celle qui devait lui faire oublier Marie de Bourbon. C'était la propre fille de François Ier, la pauvre Madeleine de France, qui apparut au roi Jacques V dans un chariot, car elle était souffrante, épuisée et ne pouvait supporter le cheval. Ce fut le coup de foudre ! A peine eut-elle vu le jeune prince qu’elle devint amoureuse folle de lui. Elle voulait, malgré tout, être reine d’Ecosse ; les docteurs et les médecins consultés eurent beau déclarer qu’en raison de sa longue maladie, elle ne sortirait de France et ne ferait la rude traversée d’Ecosse qu’au péril de ses jours. Rien n’y fit. « Objet de tant d’amour, le jeune roi dut en être touché, dit Francisque Michel dans son livre Les Ecossais en France, aussi bien que de la grâce de Madeleine, qui toute brunette qu’elle était, ne laissait pas que d'être belle et séduisante » .
Toute la fin de l’année se passa en réjouissances et en fêtes et le mariage de Jacques V et de Madeleine de France eut lieu, avec une somptuosité merveilleuse, le 1er janvier 1537. Le petit page Ronsard put voir la Cour de France, non plus accablée par les deuils, les tristesses, mais remplie d’allégresse, joyeuse de plaisirs, au milieu de toutes les splendeurs du luxe. Plus tard, dans son Tombeau de la Reine Marguerite, Ronsard évoque ces jours de son enfance. ..
C’est justement à ce moment que Pierre de Ronsard, d’une beauté qui « le haisoit en lui » , de bonne façon et de belle allure, fut désigné par Charles d’Orléans pour accompagner sa pauvre sœur Madelaine, dans ce dur voyage en Ecosse, et dans ce qu’on voyait considérer comme un véritable exil, si l’on en croit le récit qu’en donne Henri Lougnon dans son Pierre de Ronsard.
Le jeune couple royal, le Roi Jacques V et la reine d’Ecosse vinrent alors à Rouen pour se rendre ensuite au Havre, par terre. François Ier avait, du reste, envoyé des lettres pressantes à l’archevêque Georges d’Amboise II et au Chapitre, ainsi qu’au corps des Echevins, afin qu’on fasse bon accueil au petit couple royal. Les délibérations capitulaires et les registres de réchevinage de Rouen ont conservé des traces de cette entrée historique.
Les échevins, l’avocat Bigot, Bosc-Roger, Monogny, Romé, Baudry, Vasselin, de Bosgouet, Du Mouchel, Servaville, Montaudon, après de longues discussions rapportées à la date du 19 mars 1536 (V. S. ) décidèrent de faire semondre les Bourgeois de Rouen, au nombre de cent, par chacun des quatre quartiers pour assister à l’entrée « honnestement montés, houssés et accoutrés » . Les officiers de la Ville devaient y assister également en costumes. On discuta ensuite sur les deux poëles ou dais : les uns les veulent en velours, d’autres en damas, d’autres en satin ; les uns les veulent de couleurs différentes, vert, cramoisi, jaune et rouge, aux couleurs de la Reine ; d’autres les veulent semblables. Dans tous les cas, ils seront portés par les quarteniers. Quant aux cadeaux de bienvenue, il est décidé, suivant l’usage, qu’ils se monteront à 400 livres environ pour chacun et que leur présentation sera accompagnée d’une collation de confitures, comme la ville avait coutume d’en offrir.
A la Cathédrale, le cardinal Georges II d’Amboise apprit au Chapitre que le roi d’Ecosse arriverait dans peu de jours, avec sa jeune épouse. Le grand chantre invita alors les chanoines à recevoir le couple royal « avec honneur et révérence » , c’est-à-dire avec le cérémonial qui avait été suivi lors de la réception du dauphin de France, François, duc de Valentinois, le 3 février 1532, au lendemain de l’entrée solennelle de son père François Ier à Rouen.
Il fut alors décidé que le grand chantre porterait la parole lors de l’entrée dans la Cathédrale, pour féliciter les jeunes époux et que les cloches, la Georges d’Amboise, la d’Estoutteville sonneraient en volée.
Le 19 mars 1537, le jeune Roi d’Ecosse Jacques V, accompagné d’une foule de seigneurs à cheval, parmi lesquels notre jeune page Pierre de Ronsard, fit donc son entrée par la Porte Grand Pont, à 4 heures de l’après-midi. Tous les bourgeois en bel ordre, en riches costumes, avaient été au devant de lui, jusqu’au Prieuré de Notre-Dame-du-Pré. Le cortège monta lentement la rue Grand-Pont, s’arrêtant pour voir les « théâtres » et les décorations. A l’entrée de la ville, il y avait un théâtre où on voyait un arbre héraldique, qui avait deux grandes branches. Du côté droit, il portait sept personnages, comme dans un vitrail, qui représentaient la généalogie dont le Roi d’Ecosse était descendu. De l’autre côté, sept figures en habits de femmes, marquaient la généalogie de la jeune épouse. Sur le parvis de la Cathédrale, entre les deux croix, face au grand portail, il y avait un autre « théâtre » , où on voyait un gentilhomme descendant à terre et une jeune femme le recevant avec un grand respect. Tout cela était animé et remuant. Avec quel plaisir le jeune page Pierre de Ronsard dut-il admirer ces réjouissances solennelles et gracieuses !
Une heure après l’entrée du Roi à la Cathédrale, on fit les mêmes cérémonies pour la Reine. Il y eut alors un tel encombrement de populaire aux portes et sur le parvis, que la pauvre petite reine Madeleine en parut effrayée et qu’on ne sut, un instant, comment elle pénétrerait dans la Cathédrale.
Tous ces grands personnages réunis à Rouen, après avoir visité, dans l'église, les reliques du Trésor, restèrent plusieurs jours dans notre ville. Mme de Nevers et Diane de Poitiers, alors veuve du Grand Sénéchal, donnèrent chacune un écu aux serviteurs de l’Eglise. Les Registres capitulaires (Arch. Départementales G. 2155) rapportent même que l’horloger reçut 8 livres tournois, pour avoir fait sonner les cloches à l’arrivée des princes.
On a dit qu’ils avaient résidé dans un hôtel de la rue d’Ecosse et que la rue avait tiré son nom de ce fait. C’est inexact. Jacques V et sa jeune femme furent reçus au Palais archiépiscopal. Car on trouve dans le compte de Mathurin Sédille, trésorier (de 1536 à 1537) (Arch. Dép. G. 122) , un compte « pour avoir tapissé toultes les salles, pavillons et chambres de l’Archevêché à la venue du Roy et de la Reyne d’Ecosse » , payé à Jehan Compigney, tapissier. Une autre mention indique que Adrien Le Roulx, voiturier, et trois autres compagnons ont vidé les immondices laissées, « après le partement du Roy et de la Reyne d’Ecosse » , et il en est de même pour le serrurier Jehan Sebyre, qui a fait plusieurs ouvrages de son métier « tant aux voyages et venues du Roy et Reyne d’Ecosse. »
Un fait curieux se rapporte à ce séjour de la Reine d’Ecosse à Rouen. Elle voulut comme bien d’autres, adjoindre aux chanteurs de sa chapelle, un jeune enfant de chœur de la Maîtrise de Rouen. Ainsi avait fait François Ier, pour lequel le maréchal de Lautrec avait enlevé le petit Dominique Dujardin. Ainsi avait fait le duc d’Orléans, qui s'était fait livrer les enfants de chœur Pierre de Tocqueville, Guillaume Denys, Robert de Frémont et Guillaume Pellerin. Les chanoines, cette fois, sur l’opposition du père de l’enfant, ne cédèrent pas au caprice de la jeune Madeleine de France et refusèrent en s’excusant respectueusement.
Enfin, tout le cortège des jeunes époux et Pierre de Ronsard avec eux, descendirent en bateau jusqu’au nouveau port du Havre. Là, ils attendirent deux ou trois jours le vent favorable ; celui-ci s'étant élevé on mit à la voile en avril. La flotte écossaise s'était augmentée du Morts et de la Salamandre, deux galéasses, sous le commandement du vice-amiral de la Mailleraie. Elle aborda le 3 mai 1537 à Leith. Jacques V aussitôt menait sa femme au château de Linlithgow, au milieu d’une foule enthousiasmée par la beauté de cette reine de seize ans.
Mais c'était la dernière lueur d’une beauté qui s'éteignait. Elle était malade et souffrante, épuisée par le voyage et ce rude climat qui ne lui convenait pas. Brantôme a écrit que Ronsard lui avait souvent conté la détresse physique et morale de la jeune Madeleine « qui, sans autre souci de repentance, répétait autre chose, sinon ; « Hélas ! J’ai voulu être reine ! » couvrant la tristesse et le feu de son ambition d’une cendre de patience, le mieux qu’elle pouvait » .
Pierre de Ronsard, si sensible, si sentimental, jeune et loin des siens, ne vit pas sans une tristesse profonde cette agonie morale et cette agonie physique de sa pauvre compatriote, minée par la phtisie. Il s’en souvint toute sa vie et au milieu de ses « Amours » , avec Cassandre Salviati, Marie Dupin et bien d’autres, mille e tre, pensa toujours à la pauvre Madelon,
Deux mois après son débarquement, sans avoir pu assister à son couronnement, la jeune femme expirait. Et Ronsard, dans son Livre des Epitaphes, dans Le Tombeau de Marguerite de France, où il a aimé à évoquer tous ses souvenirs des Enfances, s'écriait :
Tout entier à sa douleur, le roi Jacques avait voulu garder près de lui tous ceux qui, par leur pays, par leur âge lui rappelaient le souvenir de la morte. Mais tout passe et tout s’oublie, et un an après cette mort, Jacques V demandait la main de celle qui fut sa seconde femme, Marie de Lorraine, fille d’Henri de Guise, veuve du duc de Longueville. Elle aussi passa par Rouen, pour aller épouser Jacques V, roi d’Ecosse, en mai 1538, et s’embarqua au Havre. François Ier avait chargé alors le vice-amiral de la Mailleraie et Claude de Montmorency d’armer trois galéasses pour accompagner la nouvelle reine d’Ecosse. Ce furent la Réale, commandée par Jean Clamorgan, le Saint-Jean, dont le capitaine était Jean d’Orgemon, et le Saint-Pierre, commandé par Baptiste Auxilia (Documents inédits sur la marine au XVIe siècle par Jal) . L’escadre était aux ordres du lieutenant-général Jacques de Fontaine de Mormoulin.
Pierre de Ronsard assista à ce nouveau débarquement des marins français et aux fêtes que le roi donna en l’honneur de cette nouvelle femme, qui devait être la mère de l’infortunée Marie Stuart. Entre temps, Ronsard s'était lié, à cette cour d’Ecosse, avec un jeune Piémontais, Paul Duc, lettré, gentilhomme, adroit cavalier, qui, comme lui, avait été donné à Madeleine de France. Ronsard rentra-t-il en France à cette date, en compagnie de l’ambassadeur Claude d’Humières ? Fit-il ensuite un nouveau séjour en Ecosse, après avoir passé par la Hollande, toujours avec d’Humières ? Cela semble assez vraisemblable, car après avoir visité l’Angleterre à petites journées, il ne revint définitivement en France qu’en 1540. Malgré tout, il ne chassa jamais de sa mémoire tous ces événements, toutes ces catastrophes rapides et inattendues, auxquels il avait été mêlé de si près. Quels sujets de méditations le poète qui était en lui ne dût-il pas faire sur la fragilité des espoirs et des ambitions humaines ?
Tout le monde se figure que la bonne cité du Havre, notre voisine, et son port, ont été créés de toutes pièces par le roi François 1er. Or, depuis quelques années, on est en train de prouver que tout ce rivage de l’estuaire a été habité, dès le XIe siècle, par une population assez nombreuse. Un érudit modeste et fort bien documenté, membre de la Commission des Antiquités, M. Alphonse Martin, s’est particulièrement attaché à ces Origines du Havre, sur lesquelles il a publié plusieurs volumes.
Il y démontre tout d’abord que vers le XIe siècle, tout un peuple de pêcheurs et de saliniers s'était établi, autour de nombreuses salines creusées sur le rivage ou dans les marais salants voisins, dépendant du domaine ducal de Normandie. Leurs barques étaient occupées à transporter ce sel vers l’intérieur, ou à remonter la Seine, en servant d’allèges pour les navires de haute mer qui ne pouvaient entrer dans le fleuve. Tout ce trafic est prouvé par des chartes de 1054 à 1311, constatant les donations faites par le duc de Normandie, par Gautier Giffard, suzerain de ce littoral. Aussi bien les nombreux dons de salines faits aux monastères montrent aussi l’existence d'églises construites sur ces territoires. La première, suivant M. Alphonse Martin, est une première chapelle Saint-Nicolas, patron des mariniers, déjà mentionnée en 1054 et qui va, sous le même titre, être reconstruite et se perpétuer en ce quartier. La seconde chapelle qui devint la succursale de la première devenue église paroissiale est la chapelle de Notre-Dame de Grâce, qui devait donner son nom à tout cet endroit. Citée dans les chartes de Guillaume, ayant occupé le siège archiépiscopal de Rouen de 1189 à 1204, cette chapelle, avec sa destination nouvelle, est encore mentionnée d’une façon très précise dans une charte de Philippe-le-Bel, de 1311, que M. Alphonse Martin a eu le bon esprit de faire reproduire. On y voit l'érection en église succursale de l’Eure de la chapelle de Notre-Dame de Grâce, sur le bord de la mer.
La charte indique que le droit du patron de Saint-Nicolas et de la nouvelle paroisse, son annexe, était sauvegardé, tel qu’il existait avant l'établissement de ces lettres. Il faut savoir à ce sujet que la donation de Gautier Giffard au prieur de Longueville, concédait à celui-ci, moyennant une redevance de sel, le patronage de l’Eglise Saint-Nicolas de Leure. Plus tard, en 1419, une rente de dix livres remplaça la redevance de sel, car les salines n’existaient plus. Vint donc un temps où le patronage de la Chapelle Notre-Dame de Grâce était purement honorifique pour le prieur de Longueville.
En comparant le littoral de la Somme et celui de l’estuaire de la Seine, M. Alphonse Martin est parvenu à déterminer l’aspect général de cette extrémité du plateau de Caux, depuis la pointe ou « groing » de Saint-Denis-Chef-de-Caux, au bout du cap de la Hève, jusqu'à la plaine de l’Eure. Il s'était formé là, en effet, une plaine au sol marécageux, traversée par des bandes de terre, sur lesquelles poussait un peu d’herbe où les habitants menaient paître leurs troupeaux. Entre ces bandes, il y avait des criques ou des canaux naturels. Plus loin, au bord de la mer, se dressait une digue de galets, qui se rompant souvent aux heures des marées, offrait un passage à la mer montante pour pénétrer dans les criques de ces terrains alluvionnaires.
La plus vaste de ces criques, qui pouvaient abriter des navires, se divisait en plusieurs branches. L’une formait le canal du havre de Grâce, aboutissant vers l’ouest, dit M. Alphonse Martin, à une crique occupant l’emplacement de l’avant-port actuel. D’autres criques existant alors furent transformées en les bassins du Roy et de la Barre, voisins l’un de l’autre. Quant au canal de l’Eure, son entrée, d’après notre auteur, se trouvait au bout du Perrey des Neiges, où se trouve le Marché-aux-Bestiaux, dans l’anse qui se développe sur la Seine, vers Harfleur. Ce Havre ou fosse de l’Eure, communiquait avec le havre de Grâce, car la grande nef Françoise, construite dans la fosse de l’Eure, fut amenée dans le havre de Grâce. Tous ces terrains voisins de la mer, ainsi que la rive sud des havres, dépendaient du Domaine royal, par l’intermédiaire de la Prévôté de l’Eure. Le canal de l’Eure, s’ouvrant sur la Seine, formait une sorte d'îlot où se trouve à peu près aujourd’hui la première darse du Bassin Bellot. C’est là que se trouvait cette chapelle de Notre-Dame-de-Grâce et le village du havre-de-Grâce avec ses habitations, dont on a retrouvé les substructions à fleur de terre, près du galet, en 1727.
Les communications de ce village du havre-de-Grâce avec la terre étaient établies par le grand chemin du Roy, allant de Harfleur au Chef-de-Caux, dont le tracé est relevé dans des pièces de 1583 et de 1621. Autrefois, pour traverser ce canal ou fosse de l’Eure qui isolait le village du havre-de-Grâce, au XIVe siècle, on se servait de bateaux. Plus tard un pont de bois fut jeté, comme le grand pont de bois très élevé, sur 50 pieds de long, construit sur une autre crique de l’estuaire, la crique d’Espagne, près du Hoc. Il existait encore, suivant M. Alphonse Martin, il y a un siècle, un pont de Filet pour communiquer du quai de la Saône, longeant actuellement l’arrivée du canal de Tancarville, avec les restes de l’emplacement du havre-de-Grâce.
Durant tout le XIIIe et le XIVe siècles, les marins du havre-de-Grâce comme ceux de l’Eure et du Chef-de-Caux, ainsi que leurs navires, rendirent d’utiles services à la marine militaire et marchande. Les vaisseaux portugais et castillans qui y apportaient du sel depuis 1364, étaient francs de tous droits de coutume. En dehors du sel, ces navires apportaient encore d’autres cargaisons : cire, fer, cuir, fourrures d’Espagne, menu vair, gros vair, vair écureuil, cordouans et basanes, charbon de terre, alun et des marchandises « en grenier » . Tout ce trafic était régi par le Prévôt de l’Eure, qui avait la garde du poids public, la mission d’exécuter les travaux de réparation des ports, recevait les rapports de mer des capitaines, et exerçait ses droits. À côté de lui, semble avoir existé une administration municipale, car une charte royale donnée en 1341, en faveur d’un hôpital militaire créé à l’Eure, parle des bourgeois et habitants de la ville de l’Eure. La population du havre-de-Grâce et de l’Eure fut très dense comparativement avec les villages voisins pendant le moyen âge. Au milieu du XIIIe siècle, elle comptait deux cents chefs de famille, soit 1.000 habitants, sans compter les pauvres. Au XIVe siècle, elle s'élevait à 767 masures sur un territoire de 24 acres. Or chaque masure comprenait quatre habitations et on voit d’ici la densité de la population maritime du havre-de-Grâce et du village de l’Eure.
C’est à cette époque de prospérité qu’il faut placer la décadence et la destruction de tous ces villages de l’Eure, le Havre-de-Grâce et le port de Chef-de-Caux. Elle se produisit pour maintes causes différentes. Tout d’abord, la mer détruisait 80 à 100 salines par année, puis les incursions anglaises venues d’Harfleur en 1356 et en 1360 mirent à mal toutes ces petites villes maritimes. En 1360 surtout, nos bons amis les Anglais firent entrer 60 vaisseaux dans la fosse de l’Eure, et débarquèrent 10.000 soldats. Seul, le fort de l’Eure resta, mais ils « assaillirent ce fort si efforchement tant de jour que de nuit, que leur fort leur fut rendu » . Mais, ajoute la Chronique des quatre premiers Valois « ceux de dedans se défendirent moult bien, mais contre si grande force ne le povoient tenir » . Ces désastres, rappelle M. Alphonse Martin, sont encore attestés par un mandement de Charles, dauphin de France, donné au bailli de Caux en 1361, constatant la ruine de l’Eure et de son hameau de Grâce, ne laissant subsister que le nom du territoire.
Le Chef-de-Caux, véritable ville d’Ys, engloutie en partie, avait été fort important, puisqu’au milieu du XIIIe siècle, on y comptait 140 paroissiens. Les navires du plus fort tonnage y mouillaient pour décharger leurs cargaisons sur de petits jouets qui abordaient ensuite à l’Eure, à Harfleur, quand le port n'était point ensablé, ou remontaient la Seine. Le désastre de 1369 causa les plus grands dommages au Chef-de-Caux. Le cap, miné par les flots, alors comme aujourd’hui, s'étant désagrégé, l'église, le cimetière et les habitations furent précipités à la mer. C’est alors que sur une supplication adressée au Roi par les habitants, l'église fut reconstruite plus loin avec le cimetière, dans un terrain donné par le seigneur de Vitenval, affranchi de toute imposition financière.
Pendant longtemps, bien que tombé de sa grandeur première, le Havre-de-Grâce survécut, tout au moins dans le souvenir des vieux chroniqueurs navrais, comme Jean et Guillaume de Marceilles. La Prévôté de l’Eure s’y était maintenue, mais avait vainement tenté d'étendre ses droits sur la Ville française de Grâce. Déjà au XVIe siècle, elle valait à peine dix livres, soit 200 francs actuels. Peu à peu, l’ancien Havre-de-Grâce était devenu un port d'échouage, sans quais ni écluses, ni bouées, les mariniers étant réduits à se diriger à l’aide de perches, fournies par le fermier du seigneur de Graville, moyennant un droit de 4 deniers par tonneau de jauge. Les navires étaient aussi assujettis à d’autres redevances, toujours au seigneur de Graville ; onze maquereaux pour cent et quelques bûches de bois par centaine transportée. Les pêcheurs devaient aussi payer 5 sols, quand ils faisaient sécher leurs filets sur le rivage.
Le Havre-de-Grâce était encore demeuré en service comme un port de refuge pour les bateaux pêcheurs de harengs ou de maquereaux, au nombre d’une trentaine, montés par des gens des paroisses voisines, Ingouville, Octeville, Harfleur, ou encore pour quelques barques de Fécamp ou de Saint-Valéry. Ces petits bateaux d’un faible tonnage, portaient aussi en vrac des pommes et des fruits en Angleterre. Parfois aussi, quand la Seine était prise par les glaces, les navires ne pouvant pas remonter jusqu'à Rouen, venaient s’abriter au Havre-de-Grâce. En 1407, on y trouva réunis 52 navires à château, qui déchargèrent leurs marchandises et les firent convoyer par terre jusqu'à Jumièges. Enfin, M. Alphonse Martin nous apprend que le Havre-de-Grâce était aussi utilisé pour le transport des cailloux taillés, dont le Chef-de-Caux, la Tuilerie, Sanvic avaient la spécialité. Il s’en faisait un grand commerce, et les ateliers de tailleurs de silex renommés du Chef-de-Caux, ont pour la plupart fourni les matériaux pour les pittoresques murailles en damier blanc et noir, qu’on retrouve ici souvent dans les constructions du moyen âge.
Là se bornent les notes si intéressantes réunies et publiées par notre collègue de la Commission départementale des Antiquités. Elles fixent dès à présent l’importance de ces petits ports de l’estuaire qui réunirent à un moment de riches populations, comme le prouvent les belles séries de pierres tombales et de dallages provenant des églises de l’Eure et de la chapelle du Havre-de-Grâce, conservées au Musée du Havre.
Ainsi que l’a démontré M. Alphonse Martin, ces premiers ports de l’Eure et du Havre-de-Grâce, qui devait donner son nom à la grande cité maritime, étaient situés à peu près sur l’emplacement actuel des darses du Bassin Bellot. C’est là que furent armées les nefs qui devaient aider à la formation de notre première marine militaire et aussi à la création de notre « marine de commerce et de pêche. Cependant, à la fin du XVIe siècle, devant l’envasement du port d’Harfleur et l’insuffisance du port de Honfleur, devant de nouvelles menaces des Anglais, il fallut bien songer à répondre à la demande des États-Généraux de Normandie qui, au nom de l’intérêt national, réclamaient dans la Manche un établissement maritime qui fut à la fois un port de commerce et un port militaire. C’est ainsi qu’après la victoire de Marignan, François Ier décida la création du nouveau Havre. La Commission royale, formée de l’amiral Bonnivet et de l’ingénieur Chillou, reconnut alors, le 7 avril 1517, que « le lieu le plus propre et le plus aisé de la coste de Caux était le lieu de Grâce auquel les navires et vaisseaux pouvaient aisément arriver et sûrement séjourner » . Dès lors, le port du Havre était fondé. Actuellement, conclut M. Alphonse Martin, la grande navigation est retournée à la place de l’Eure et de Grâce et les nouveaux travaux projetés, qu’on n’aurait pu accomplir au moyen âge, par des digues sans fin, abriteront un jour d’immenses flottes commerciales.
Après le mois de décembre et les fêtes de Noël, le mois de février avec les fêtes de la « Chandeleur » et les « Jours gras » , est le mois des gâteaux et des friandises traditionnels. C’est le mois des crêpes, des beignets, des gaufres. Dans la graisse qui crépite, écrivait Fulbert-Dumonteil, c’est le pet-de-nonne qui flotte comme un globe d’or ; c’est le beignet joyeux qui se gonfle en parfumant le foyer, c’est la gaufre qui s'épanouit sous les fers retentissants. La crêpe saute, appétissante et légère, dans le poêlon et partout on respire les senteurs de la vanille et de la fleur d’oranger, mêlées à l’arôme des pommes, taillées en rondelles appétissantes.
Les crêpes, tout d’abord, sont le mets particulier et consacré de la « Chandeleur » . Les vieux dictons campagnards veulent qu'à cette époque la fortune nous sourie ou nous fasse la nique. Elle nous sourira pendant l’année, si nous mangeons des crêpes, ce qui n’est pas à dédaigner, par ce temps de « vie chère » ! De plus, la coutume veut que si l’on fait des crêpes, on réserve la part du pauvre, ou qu’on en offre à ses voisins ou à ceux qui n’ont pas eu le loisir de les faire. Bonne leçon de charité gourmande ! On n’est pas étonné après cela que dans le Berry, on appelle la Chandeleur, la fête de Notre-Dame-des-Crêpes ou encore, plus savoureusement, La Bonne Dame crêpière.
Les crêpes, on ne s’en douterait peut-être pas, remontent à une très haute antiquité. Les paysans grecs et romains ont mangé des crêpes, un peu comme les paysans bretons d’aujourd’hui se régalent encore souvent de crêpes de farine de sarrazin, de galettes à la poêle. Le laganon, qu’ont décrit Athénée et Galien, était une sorte de gâteau plat et mince, fait dans une poêle basse, avec une pâte assez liquide, où entraient quelques condiments qu’on retrouve encore à notre époque, du lait, du vin, du miel, du suc de laitue, tout cela jeté dans l’huile, saisi et frit. C'était, somme toute, une friandise campagnarde pour les intérieurs simples, modestes et dédaignée par les tables fastueuses, qui laissaient les lagani aux pauvres gens qui s’en régalaient lors des fêtes. Dans le premier livre de ses Satires, dans la sixième, dédiée à Mécène, Horace parle de ces crêpes latines, comme d’un mets frugal.
Cette pâte des crêpes devait être assez peu consistante et assez légère. Elle se mangeait quand elle n'était pas trop cuite et croustillante, sans effort, et Celse, dans le traitement des fractures de la mâchoire, la fait succéder aux aliments liquides ordonnés aux malades. Les lagani d’Horace, transformés en ces pâtes qui forment comme de longs rubans, sont, par des transformations diverses, devenus ces lazzagnes, dégustées encore par les Italiens qui se régalent de ce mets populaire.
Sous le nom latin de Crespellae, les crêpes beurrées ou sèches, accommodées ou assaisonnées de condiments divers, les crépins, reparaissent pendant tout le Moyen-Age français. Du Cange cite un passage de la Vie de saint Jacques Venetius, où on voit une femme envoyant un serviteur chercher des crêpes d’herbe et de farine, des fritelles, qu’on prépare et fait frire dans l’huile, les jours de fête. On se réunissait alors, en effet, plusieurs compagnons ensemble pour manger quelques douzaines de ces crêpes dorées et appétissantes. Une lettre de rémissior de 1399 nous l’apprend en ces termes : « Comme l’exposant eust été à une noce avec plusieurs autres compagnons, lesquels en partirent après avoir été en un crespillon tous ensemble » . Le crépillon, c’est une réunion où l’on mange des crêpes.
Du reste, dès la fin du XIVe siècle, cet usage constant des crêpes se retrouve dans les plus anciens livres de recettes culinaires françaises. Lisez, par exemple, Le Ménagier de Paris, et vous verrez si la recette a beaucoup changé.
Les moyeux, ce sont les jaunes d’œuf et dans le patois de la vallée d’Yères, on se sert encore du mot moyau, pour désigner la même partie. Les aubuns ce sont des blancs. Le Ménagier donne encore une autre recette pour faire les crêpes, qu’il appelle à la guise de Tournay. C’est à peu près le même mélange, ce qu’on appelait jadis et encore dans la cuisine française, le même appareil. Aux œufs battus et mélangés, on ajoute de la fleur de froment et surtout un quart de vin tiède. La pâte ne doit être « ni clère ni espoisse » ; on
Dans Le Viandier de Guillaume Tirel, dit Taillevent, dans le manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, publié par Jérôme Pichon et par Georges Vicaire, on trouve aussi des recettes sur la manière de faire les crêpes, ce qui prouve que l’usage en était général à la fin du XIVe siècle. La recette pour les grandes crêpes, faites dans la poêle, semble (la même que celle du Ménagier de Paris, mais les petites crêpes sont d’une autre forme, tortillées en boucle, comme le sont les gogloff alsaciens. Jugez-en plutôt :
Il y avait encore une sorte de crêpe, dont parlent tous les livrets culinaires du Moyen-Age. C’est une sorte de pâtisserie qu’on appelait les pipefarces, et qui consistait en des morceaux de fromage enrobés dans la pâte des crêpettes ou petites crêpes, qu’on jetait dans la friture, avec grand soin pour ne pas les brûler. « Et « quand elles sont sèches et jaunettes, les drécier et les crespes avec » , ajoute Taillevent, le maître queux du duc de Normandie et sergent de cuisine du roi Charles VI.
En Normandie, les crêpes étaient de tout temps renommées et Ducange le constate : « Les paysans de Normandie, dit-il, appellent crêpes, de la farine et des œufs, frits dans une poêle » . Très souvent, du reste, en pays normand, on appelle les crêpes de la Chandeleur ou-du Mardi-Gras, des poêlées. Sous la vaste cheminée du logis campagnard, la fermière ou la ménagère, qui a préparé sa pâte bien déliée formée d’œufs, de bon beurre, parfois de lait, mais sans le vin blanc figurant dans les recettes du moyen-âge, en le poêlon préalablement graissé avec du beurre ou saindoux, verse en tournant et en commençant par les bords, la pâte de la poêlée. D’un coup habille du poignet sur la queue de la poêle, elle lait sauter la crêpe, quand elle est cuite, et la retourne vivement pour être frite de l’autre côté. Tout le monde, en riant, s’essaie à retourner aussi les crêpes : le fermier, les hommes, et parfois les enfants, qui la rattrapent à moitié ou laissent retomber dans le feu, la crêpe trop brûlée. Et ce sont des rires moqueurs à chaque maladresse de. .. Celui qui ne sait pas tenir la queue de la poêle ! En Normandie, les crêpes étaient d’un usage si fréquent qu’il y avait différentes sortes
Mais chaque Normand, comme le cuisinier que cache Rabelais dans un pâté pour la grande bataille des Andouilles de Pantagruel, n’aurait pas seulement pu s’appeller Crespetet, il aurait pu aussi s’appeller Buignet ou Buignetet ou Beguinet, car il est aussi très friand des Beignets des Jours gras et du Carnaval.
Les beignets dorés, soufflés, saupoudrés de sucre, croustillants et légers ! Ce n’est pas leur véritable dénomination ancienne. Pendant tout le moyen-âge ce sont des bignets, de notre vieux mot bigne, qui signifie : enflure, tumeur, grosseur, parce que les bignets sont enflés et soufflés. C’est un peu, nous dit Ménage dans son Dictionnaire étymologique, le sens de big en anglais et de beigne dans le vieux patois normand. « Coller une beigne, c’est un peu coller un beignet » , mais avec moins d’agrément ! En Picardie, pour la même raison, les bignets s’appelaient souvent des bingues. C’est le mot dont usent les statuts des Boulangers d’Abbeville quand ils disent, « qu’ils doivent faire des bingues en même temps que leur « fournée de pain » .
Est-il besoin d’ajouter que jadis les beignets consistaient en une pâte frite, mais enveloppant mille denrées diverses. C’est le Bignet au fromage, dont Joinville, parle à son entrée en Egypte. « Les mets que lui « servirent les Orientaux, dit-il, furent des beignes de « fromages, cuites au soleil. » C’est le Beignet de mœlle de bœuf, une friandise très goûtée du moyenâge, dont on trouve la recette dans le Ménagier de Paris, dans le Viandier de Taillevent, dans le Cuisinier françai de La Varenne, qui, en 1769, cite avec les Beignets au fromage, les Beignets de fonds d’artichaut « enveloppés par une pâte de farine, d’œufs, de « sel, de lait, frite dans le saindoux chaud » . La science du maître d’hôtel vous fera connaître encore bien d’autres sortes de beignets : les Bignettes en marmelade, les bignets de sureau, de vigne tendre et puis mainte bignets de fruits, de pèches, de fraises, d’abricots, de pistaches, les Beignets à la Suisse faits avec du gruyère caché dans la pâte. Encore aujourd’hui, le maître de la cuisine moderne, Richardin, dans son Art de bien manger, vous indiquera à côté des beignets d’abricots, de mirabelles, d’oranges, les beignets à la crème glacés, qui consistent en une sorte d ecrème frite, coupée en losanges et relevée de citron vert ; les beignets de fraises et bien d’autres. Sans compter les bei- gnets à l’oignon, à la carotte, au carton, à la filasse qui sont des attrapes pour. .. Les gourmands.
Mais le vrai beignet classique est le Beignet aux pommes. Olivier de Serres le proclame. « La pomme, dit-il, s’accommode très bien de tartelage, beignets et semblables gentillesses de cuisine. » Le Pâtissier français, publié chez Oudet à Troyes, en 1753, ajoute que quand la pâte élastique est préparée — toujours accompagnée de vin blanc—on doit y jeter les rondelles de pommes.
Aujourd’hui, on vous dirait, arrosez d’un peu de bon vieux cognac ou de rhum, et servez chaud !
A Rouen même, les beignets à toutes les époques ont été en grand honneur. On en a la preuve par certaines redevances bizarres, comme celle bien connue de L'Oyson bridé, quand les religieux de Saint-Ouen devaient, précédés de violoneux, aller offrir deux grands plats remplis de beignets croustillants aux meuniers de la ville du Grand Moulin. Et quand on supprima cette étrange cérémonie, on doubla la redevance qui fut dès lors de quatre plats de beignets aux pommes !
Au XVIIe siècle, les beignets fumants ne sont pas moins en vogue, aux jours de Carnaval et Hercule Grisel dans ses Fastes de Rouen, bon poète, très vraisemblablement doublé d’un gourmet, en a donné une recette d’une exactitude merveilleuse, où rien n’est oublié, ni la poêle, ni la pâte, ni les œufs, ni la crème, ni le saindoux, ni tous les rites de la préparation. Lisez plutôt ce passage des Fastes du mois de février.
On ne pouvait mieux décrire ces beignets dorés, que Louis XV et la du Barry aimaient à faire euxmêmes et que le musicien Finnin Bernicat a mis sur la scène, sous le titre des Beignets du Roi, eux un livret qu’Albert Carré, en 1888, avait tiré d’un vieux vaudeville de Benjamin Antier.
A ce propos, quelle jolie estampe que Les Beignets, gravée par de Launay, où Fragonard a groupé des enfants joyeux et gourmands !
Reste encore une sorte de beignet. C’est le « beignet soufflé » bien connu sous le nom de pet-de-nonne, ou monialis crepitus, puisque le latin brave l’honnêteté. Bien intentionnés, quelques lexicologues l’ont baptisé paix-de-nonne, en racontant que ces beignets soufflés et gonflés avaient été inventés par une religieuse qui, en donnant sa recette à un couvent voisin et ennemi, avait assuré la paix ! Si non e vero… Toujours est-il que Platine, au XVe siècle, dans son De honesta voluptate parle des beignets soufflés et venteux ; que le Livre des dépenses de la duchesse de Flandre, qui épousa Philippe-le-Hardi, entr’autres pâtisseries, rissoles, ravioles, darrioles, crêpes, gaufres et beignets, note les pets d’Espagne, aussi appelés pets Chevalier, que La Varenne, écuyer de cuisine de M. Le marquis, d’Uxcelles, appelle tout à trac des pets de p… Voulez-vous savoir la recette de ce beignet soufflé et léger ? Un maître-queux de la cuisine de notre temps, Urbain Dubois nous apprend qu’il faut bien lier la pâte, en la travaillant. Il suffit ensuite de la rouler avec le doigt pour lui donner la forme globulaire. Alors il faut la laisser tomber dans une poêle à peine chaude. A mesure que ces beignets soufflés s’enflent, se gonflent et grossissent, on les rapproche d’un feu plus intense. C’est un secret bien connu. Charles Monselet a cependant raconté qu’un matelot qui le connaissait, avait tellement étonné une peuplade sauvage de l’Océanie, qu’il s'était fait nommer souverain de l'île où il était débarqué, sous le nom de Pet-de-Nonne 1er. Mais Monselet avait de l’imagination ! …
Aussi bien crêpes, beignets de toutes sortes sont appréciés dans tous les pays du monde. En Angleterre, c’est le pancake, dont Shakespeare a parlé à deux reprises, dans Tout est bien qui finit bien, où le clown dit que les crêpes vont au « Mardi-gras » , to Shrove-Tuesday, « comme une pistole à la main du procureur » et, dans la scène II de Comme il vous plaira, où Touchstone parle de son père, qui jurait toujours « que les crêpes étaient bonnes » . Ailleurs, dans i, il parle aussi des flap-jack, qui sont aussi une sorte de crêpe. L’Allemagne a les Krapfen et les Apfelschuitt, qui sont : les beignets aux pommes, comme les Frittela chez les Italiens, assaisonnés au miel. Tout cela, sans compter toutes les variétés de nos crêpes et beignets provinciaux.
Longtemps encore, on se régalera en Normandie et ailleurs des crêpes et des beignets, dont nous venons de conter la savoureuse histoire.
Notes du document
11 novembre 2025
Étiquettes: Histoire, Rouen, Normandie
Dubosc, Georges (1854-1927). Auteur du texte.
Editions Henri DEFONTAINE 1922
Source du texte : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France » ou « Source gallica.bnf.fr / BnF
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